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Accidents

Tour : «On essaie de ne pas penser aux risques chaque matin»

Collisions, agressions par des automobilistes… Les cyclistes pros s’alarment de dangers accrus lors des entraînements.

  • Tour : «On essaie de ne pas penser aux risques chaque matin»

Le Tour de France, presque pépère. Malgré les éclats d’os et de chair laissés dimanche sur les routes du Jura, les coureurs craignent moins l’accident sur le Tour que lorsqu’ils s’entraînent chez eux, tous seuls, sans la gangue protectrice du peloton. Les faits divers de ces deux dernières années attestent que le boulot de coureur cycliste est très risqué, peut-être de plus en plus.

«Ça m’arrive souvent de me faire couper la route alors que je suis prioritaire, raconte Axel Domont, professionnel chez AG2R La Mondiale, qui se prépare autour de Chambéry (Savoie). J’ai eu un problème début juin, par exemple. Je ne me suis pas battu, parce que c’était une dame d’un certain âge que j’étais obligé de vouvoyer. Mais c’était pas loin !» Le face-à-face a tourné à l’agression physique pour un autre concurrent du Tour, Yoann Offredo (Wanty-Groupe Gobert). Fin avril, cet adepte des échappées roule avec deux copains en vallée de Chevreuse, au sud de Paris : «Un monsieur arrive en voiture derrière, nous colle de si près que, s’il avait pu écraser nos roues arrières, il l’aurait fait, a raconté Offredo au Parisien. De là, il nous double et frôle mon collègue sur la gauche puis pile d’un coup sec devant nous. On lui a dit "Putain abruti…", puis je remonte à sa hauteur, et là il attrape dans sa boîte à gants une lame, plus grosse qu’une lame de cutter.» Le cycliste a posté des photos de son visage tuméfié sur les réseaux sociaux. Le conducteur présente une autre version des faits, affirmant que le coureur l’a agressé en premier. L’affaire devrait être renvoyée devant le tribunal. «Yoann se concentre pour l’instant sur sa saison cycliste», fait savoir son équipe.

Invectives. Cet épisode a d’autant plus choqué la communauté des cyclistes que l’Italien Michele Scarponi, coéquipier de Fabio Aru (Astana), s’était tué deux jours plus tôt, le 22 avril, près de son domicile, dans la région des Marches. Le conducteur de camionnette, qui circulait en sens inverse, a déclaré avoir été aveuglé par le soleil. «On a peur régulièrement, mais on essaie de ne pas penser aux risques chaque matin en se levant», explique Romain Sicard (Direct Energie). Le grimpeur a renoncé à répondre aux invectives des automobilistes «pour ne pas envenimer la situation». «Quand on roule seul, passe encore, explique Romain Hardy (Fortuneo-Oscaro). Mais si on est à deux de front, les voitures veulent montrer leur impatience au moment de doubler. Alors elles nous frôlent. Si elles estiment leur distance, ça va encore. Sinon, on a droit à des coups de rétro dans le coude gauche.» Cet habitant de l’agglomération rennaise estime que les incidents, volontaires ou non, surviennent une fois toutes les deux sorties. «Pour moi, c’est tous les jours, témoigne Thomas Boudat (Direct Energie), qui vit à Gradignan (Gironde). Le problème, c’est que nous, on n’a pas de carrosserie.» Pendant que ces coureurs disputent le Tour de France, leurs camarades restés à la maison continuent leur quotidien sans barrières et sans escorte de police.

Les risques du Tour sont connus, amplifiés par la pression du résultat et la nature même de la compétition. Ils restent moins nombreux que ces accidents du travail qui touchent les cyclistes professionnels, en France ou ailleurs. Jérémy Roy, capitaine de route de la FDJ qui continue de s’entraîner dans sa région de Tours (Indre-et-Loire), a encore vu une voiture lui griller la priorité à un carrefour le week-end précédent. «Le chauffeur avait le portable vissé à l’oreille, dit-il. Je sentais le coup venir, donc j’ai anticipé en freinant.» Le coureur s’en tire avec une simple montée de peur. Comme souvent.

Impuissance. Roy, plus de quinze ans de cyclisme à haut niveau, trouve les comportements à vif sur les routes : «Les gens nous disent : "Poussez-vous, on bosse." Je réponds que nous, les cyclistes, on fait notre métier aussi.» Alexandre Geniez (AG2R La Mondiale) enregistre lui aussi un coup de chaud, voici dix jours, à la sortie de Rodez (Aveyron) : un véhicule se rabat trop vite et trop près. Pour l’éviter, le coureur doit sauter sur le bas-côté. Pas de chute, mais une lassitude qui s’installe : «On est un peu impuissants.» Son coéquipier Samuel Dumoulin : «Il y a des régions où ça se passe plus mal que chez moi [à Chambéry]. C’est en Paca, en Ile-de-France, dans le Var, dans les régions urbanisées, avec des gens pressés qui vont au travail.»

Libération a entendu parler d’un nouveau «jeu» apparu dans les Yvelines, où des automobilistes cherchent à toucher les cyclistes lorsqu’ils les dépassent, voire pilent brutalement devant eux. Légende urbaine ? Plusieurs coureurs des environs ont entendu parler d’une provocation de ce genre, à défaut de l’avoir subie eux-mêmes. Mais il n’existe pas de statistiques détaillées des accidents impliquant un vélo et un autre véhicule. Y a-t-il recrudescence ? Ou bien l’émotion est-elle démultipliée sur les réseaux sociaux, exacerbée par des affaires emblématiques, comme celles de Yoann Offredo et Michele Scarponi, ou les drames de cyclistes anonymes ?

Certains cherchent des solutions. Roy : «On devrait sensibiliser le public sur les distances de sécurité, mais à part ça, je crois qu’il n’y a pas grand-chose à faire.» Sicard : «Les cyclistes doivent être exemplaires eux aussi !» Le Breton Laurent Pichon (Fortuneo) : «Je m’entraîne sur des routes sans voitures, dans les Monts d'Arrée [Finistère]. Et j’accroche une petite lumière sous ma selle, pour être vu de loin, au cas où…» Yoann Bagot (Cofidis) a lancé en mai une application, Bike’n Connect, réseau social pour cyclistes : «On propose de choisir ses routes, son groupe de niveau… Ce serait bien qu’un cycliste ne fasse pas n’importe quoi dans un rond-point simplement parce qu’il est à l’agonie pour suivre ses camarades !»

A part ça ? «Il n’y a pas grand-chose à faire», admettent les coureurs. Peu se sont joints au mouvement «Mon vélo est une vie», qui a manifesté le 17 juin à Paris pour capter l’attention du public. Malheur d’un sport désuni et dépourvu de porte-voix crédibles. Les coureurs continueront en silence de risquer leur peau au fil des 26 000 à 30 000 kilomètres qu’ils ingèrent chaque année.

Article paru le 13 juillet 2017 (lire)

 

 
 
     

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