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- Chronique n° 79
 
 

Thaddeus Robl

RUINART Paul                                                           08-09-2013

Ruinart Paul

D’abord pistard puis directeur sportif du mythique Vélo Club de Levallois, Paul Ruinart fut un personnage incontournable du cyclisme français pendant plus de trente ans. Véritable dénicheur de talents, Paul Ruinart que l’on surnomma parfois “Père la Ruine”, forma plusieurs générations de champions qui brillèrent sur la scène internationale et firent la joie du public français. Humble mais animé d’une passion formidable pour la compétition, il a su imposer dans son club mais également au sein de l’équipe de France, des méthodes révolutionnaires pour l’époque : camp d’entraînement, diététique…pour permettre à ses coureurs de progresser physiquement et mentalement.

Ruinart Paul

Paul Ruinart

Ruinart Paul

Né le 28 octobre 1876 dans le Vème arrondissement de Paris, Paul Hilaire dont le nom s’écrit encore avec un « d » et non un « t » comme ce sera le cas plus tard et le fils de Jean Hilaire Ruinard et de Léonie Mélanie née Million, son épouse, sans profession. Issu d’une famille modeste d’origine Champenoise, son père est limonadier et sa mère femme au foyer, Paul est aussi un enfant né sur le tard. A sa naissance, son père a déjà 48 ans et sa mère 39 ans et ils ont déjà une fille, Henriette Georgette Blanche, née neuf ans plus tôt, le 10 décembre 1867.
Paul Ruinart assiste durant son adolescence aux profondes transformations de cet engin à deux roues qui permet à l’homme de se déplacer par ses propres moyens. Témoin de l’arrivée de la bicyclette qui va en quelques années, remplacer le grand bi, il voit en quelques années des compétitions se créer et des hommes devenir des sortes de demi-dieux adulés par la foule impressionnée. Il a déjà 17 ans quand s’ouvrent dans la capitale les premières véritables pistes destinées aux courses cyclistes. Après le vélodrome des Arts libéraux, appelé également vélodrome d’hiver et celui de Buffalo en 1893, c’est au tour du Vélodrome de la Seine de celui de Paris Est de voir le jour en 1894. C’est sur ces pistes et sur celle du Parc des Princes qui sera inaugurée en 1897 que Paul Ruinart va exercer ses talents. Le jeune homme, qui pratique la bicyclette depuis déjà quelques années, est doué pour les épreuves de vitesse individuelle. Les courses sur route et les épreuves de demi-fond ne sont pas son domaine de prédilection. Il y reviendra pourtant beaucoup plus tard dans sa carrière à un moment où sa pointe de vitesse émoussée, il trouva dans ses épreuves le moyen de continuer à exister au niveau national.

Il ne faut pas imaginer les compétitions dites de vitesse de l’époque telles qu’on les pratique aujourd’hui. La poursuite, la poursuite par équipe, la vitesse par équipe et le keirin n’existent pas encore. Les manches qualificatives des tournois de vitesse se disputent en général à quatre coureurs, alors que les demies finales et la finale opposent trois compétiteurs.

Ruinart Paul

La polyvalence est de mise et afin de remplir un meeting et de tenir en haleine le public, les organisateurs organisent diverses épreuves reprenant le même plateau de coureurs. En ce qui concerne ceux que l’on pourrait qualifier de sprinteurs, outre l’épreuve classique de vitesse participent à d’autres épreuves, dont certaines ne présentent pas pour nous, hommes du 21ème siècle de réel intérêt.

Ainsi on retrouve régulièrement Paul Ruinart au départ de course de tandem et de course dites « de primes » que dans leur forme l’on pourrait rapprocher de l’actuelle course aux points : une prime donc un sprint tous les deux tours et une prime doublée pour l’arrivée. Il participe également à des épreuves de handicap et à d’autres courses au caractère sportif totalement improbable : course de machines multiples (tandem, triplette, quadruplette), handicap de machines multiples…

On est alors peu regardant sur les règles d’équité qui prévalent aujourd’hui, c’est le spectacle qui prime.

 

 

 

 

 

 

 

Ruinart Paul

Dans le milieu de la piste les surnoms sont légions et on affuble volontiers les coursiers des qualités que l’imagerie populaire attribue à des animaux. Paul Ruinart n’échappe pas à cette règle et l’on évoque pour lui la souplesse du lévrier…

Dans son maillot à damier mauve et blanc du club de Levallois, le jeune Paul Ruinart progresse rapidement et il fait bientôt partie des meilleurs coureurs français de la discipline. Les champions français de l’époque ont pour nom Paul Bourrillon, Ludovic Morin, Edmond Jacquelin. Mais à Paris, les coureurs étrangers de talent sont également nombreux à venir courir le cachet dans les nombreux meetings qui se déroulent tout au long de l’année. Paul Ruinart a ainsi l’occasion de se mesurer aux plus grands champions de l’époque comme le suisse Jean Gougoltz, les néerlandais Harrie Meyers et Jaap Eden, l’italien Federico Momo ; les allemands Walter Rutt et Willy Arendt, le danois Thorwald Ellegaard ou l’américain Marshall Taylor.

Face à de tels champions, Paul Ruinart ne peut que rarement rivaliser. Il est malgré toute sa volonté, son désir de bien faire et une grande intelligence tactique, un ton en dessous des cadors de la discipline. Dans les grandes compétitions, face à un plateau relevé, il n’est jamais ridicule mais il n’atteint que rarement le stade de la finale. En 1900, sa sélection en équipe de France pour les championnats du monde, représente le summum de sa carrière et montre bien qu’il n’était finalement pas très loin des meilleurs mondiaux. Il semble également avoir été très à l’aise dans les courses de tandem où il est un équipier recherché et apprécié.

Paul Ruinart n’est peut être pas le champion qu’il avait rêvé d’être mais il fait son métier avec rigueur et sérieux, animé d’une profonde envie de toujours mettre tous les atouts de son coté. Il est observateur et aux cotés de ces grands champions, il apprend chaque jour de nouvelles choses qu’il analyse, qu’il expérimente et qui plus tard lui permettront d’être un entraineur de talent.

De 1895 à 1904, Paul Ruinart vit de la piste. Il court beaucoup dans la capitale mais on le retrouve également en province, à Lille, à Calais à Lyon et même parfois à l’étranger comme en témoigne sa seconde place derrière Jaap Eden lors du grand prix d’Amsterdam 1897 et sa victoire dans une épreuve d’1/2 mile à Cardiff en 1901. Cette recherche d’engagements intéressants conduit parfois les coureurs très loin de leur base ainsi le journal « Le Matin » du 6 mars 1903 annonce le départ de Paul Ruinart, d’Eros, un italien habitué des pistes parisiennes, de Léon Domain et de Lucien Petit-Breton  pour Saint-Pétersbourg, « où les appelle un bel engagement ».

Déjà en lui, l’envie de soutenir les coursiers et de les aider à faire leur métier dans de bonnes conditions se manifeste et en 1898 il devient vice-président du syndicat des coureurs, Balajat, un pistard comme lui, en est le Président.

A 27 ans, au début de l’année 1904, pour une raison qu’il ne nous a pas été possible de retrouver, Paul Ruinart met un terme à sa carrière. Une page se tourne pour lui mais elle n’est pas définitive et finalement en 1907, il décide de tenter un come back ou plutôt de réorienter sa carrière vers le demi-fond. Les années ayant passées, notre homme ne se sent désormais plus de taille à lutter face à une nouvelle génération de sprinteurs français bourrés de talents avec à leur tête Emile Friol et Gabriel Poulain.

Cette seconde partie de carrière ne fut pas aussi brillante que la première et dès 1909, il raccroche définitivement son vélo. Une retentissante affaire judiciaire dans laquelle il fut, à tort ; impliquée précipita probablement sa décision de raccrocher. Cette affaire que l’on nomme parfois l’affaire Marix impliqua outre le capitaine Marix, rapporteur du premier Conseil de Guerre auprès du gouvernement militaire de Paris, l’agent d’affaire Cérès, frère du coureur de demi-fond Georges Sérès.

Contre espèces sonnantes et trébuchantes, le capitaine Marix intervenait pour favoriser des grâces et des remises de peine ; Cérès jouant lui un rôle d’entremetteur et de rabatteur. Paul Ruinart qui était ami avec Georges Sérès avait rencontré son frère à Angers après une course cycliste et celui-ci lui avait fait état de ses relations avec Marix et des services qu’il pouvait lui rendre. Paul Ruinart eut un jour la mauvaise idée de demander à Cérès s’il pouvait intercéder en faveur de deux de ses amis, Emile Friol et Lucien Petit-Breton, qui avaient besoin d’un sursis supplémentaire, avant d’effectuer leur service militaire.

Paul Ruinart qui avait accompli cette démarche de manière amicale et totalement désintéressée ne toucha pas un centime dans cette affaire et c’est pour cela qu’il fut très vite mis hors de cause.

 

 

 

 

En 1911, Paul Ruinart revient définitivement dans le milieu cycliste en devenant manageur sportif du Vélo Club de Levallois. Si à l’époque toutes les communes de la banlieue Parisienne possédaient un club, le VCL, fondé en 1891 était de loin le plus réputé. Idéalement situé dans un secteur géographique où se trouvent quelques uns des principaux constructeurs de cycles français, le VCL devient la réserve, l’antichambre de l’équipe Peugeot. Son fameux maillot blanc à bande noire est célèbre bien avant l’arrivée de Paul Ruinart car le VCL en vingt ans d’existence peut s’enorgueillir d’avoir compté dans ses rangs quelques uns des plus grands champions français de l’avant guerre : Louis Trousselier, natif de Levallois, vainqueur du Tour de France 1905, René Pottier, qui lui succède au palmarès en 1906, Lucien Petit-Breton double lauréat de la grande boucle en 1907 et 1908 et le Belge Philippe Thys auteur d’un fabuleux triplé en 1913-1914-1920

Les clubs Parisiens qu’il s’agisse du VCL, ou de quelques autres constituent les académies dont il faut faire partie pour espérer passer professionnel. Les filières entre les équipes professionnelles et ces clubs sont organisées et pour les amateurs de province qui aspirent à devenir professionnel, il faut monter à Paris pour tenter sa chance.

Avec l’arrivée de Paul Ruinart, le VCL va encore asseoir sa renommée nationale et également internationale. Paul Ruinart est l’archétype d’une nouvelle race de manager à mille lieues des méthodes douteuses et des fioles magiques de Choppy Warburton. Les méthodes dites révolutionnaires du “Père la Ruine” sont pleines de bon sens et s’appuient sur une observation minutieuse des pratiques du milieu cycliste. Durant toutes ces années passées sur les pistes de la capitale et d’ailleurs, Paul Ruinart a su faire le tri et ne retenir que ce qui lui semble efficace pour la progression du coureur. Ses méthodes d’entraînement et son mode de management que certains trouvaient parfois trop durs, forment en fait un savant mélange de rigueur, de discipline et de sollicitude. Entrainement exigeant, diététique rigoureuse et mise en place d’un environnement favorable à l’épanouissement du coureur sont à mon sens, les traits caractéristiques du travail de Paul Ruinart. Ce n’est véritablement qu’après la première guerre mondiale qui a stoppé, pour un temps, la quasi-totalité des compétitions, que le travail de Paul Ruinart porte enfin ses fruits.

Paul Ruinart

Paul Ruinart ne pense pas qu’à son club, ce qu’il souhaite avant tout c’est faire progresser le niveau des coureurs français et mettre à leur disposition tous les outils nécessaires pour qu’un jour, ils atteignent le haut niveau international. En 1914, il est avec Jean Pétavy le créateur d’une épreuve qui allait devenir une institution chez les jeunes coureurs : le 1er pas Dunlop. La course organisée par le VCL est destinée d’abord aux débutants de la région parisienne, puis en 1923, l'organisation Premier Pas est confiée à Dunlop et elle devient une course nationale. Elle est composée de plusieurs séries parisiennes et d'une série par département. Les meilleurs représentants se retrouvent ensuite pour la finale nationale. La course est ouverte à tous les débutants et ce n'est qu'en 1928 qu’elle sera réservée aux juniors avec comme limite d'âge 18 ans. Raphael Géminiani vainqueur en 43, Pierre Trentin en 61, Mariano Martinez en 65, Jean Luc Molinéris en 67, Bernard Bourreau en 68, Bernard Hinault en 1972, Pascal Simon en 1974, Vincent Barteau en 1980 attestent due l’importance de cette épreuve et de son rôle de révélateur de talent.

La liste des coureurs découverts ou formés par Paul Ruinart est longue et fabuleuse. On y trouve d’abord les espoirs Franck Henri et Emile Engels, disparus durant la grande guerre tout comme Lucien Petit Breton dont Paul Ruinart fut l’ami et le conseiller. Après la guerre, André Leducq, Georges Speicher et Roger Lapébie, tous trois vainqueurs du Tour, firent leurs gammes auprès de ce grand meneur d’hommes qu’était devenu Ruinart. Maurice Archambaud, René le Grevès, Armand Blanchonnet, René Hamel, Georges Wambs, Achille Souchard ou Maurice Ville passèrent eux aussi à « l’école Ruinard » selon l’expression d’André Leducq.

Les nombreux succès des poulains du « père la ruine ». font de lui un homme incontournable du cyclisme français. En 1923, il est chargé par l’UVF d’entrainer l’équipe de France pour l’épreuve sur route des Jeux Olympiques qui doit se dérouler à Paris, l’année suivante. L’épreuve sur route organisée en région Parisienne (arrivée et départ à Colombes) n’est pas une course en ligne mais un contre la montre de 188 kilomètres.

C’est apparemment à cette occasion que Paul Ruinart, qui sait combien ce genre d’épreuves nécessite une préparation particulière, organise un centre d’entrainement permanent à Nanterre.

« Un petit pavillon ; en bas, un atelier et une salle de massage, des casiers pour les machines de chacun des olympiens probables ; au premier, un bureau coquet, bien en ordre, donnant sur un petit jardin fleuri, où les coureurs vont se reposer après leur entraînement. Ruinart m'explique posément où en est la préparation olympique cycliste. ... - Leur entraînement, en semaine, consiste en culture physique légère tous les jours et sortie de 100 kilomètres tous les deux jours sur la route olympique. Ceci dit entre parenthèses, je vais aller bientôt m'installer à Gournay au milieu de la route olympique, pour mieux diriger leur entraînement.
- Quelles courses disputent-ils?
- Tous les dimanches, une épreuve avec départ individuel contre la montre. Nous avons commencé par du 50 kilomètres ; dimanche, ce fut du 100 kilomètres ; ce sera ensuite du 150 kilomètres, mais nous n'irons pas plus loin. Pendant notre conversation, Leducq, Wambst et quelques autres sont venus prendre les instructions. Je les examine attentivement. De magnifiques athlètes, souriants, pleins de confiance, heureux de faire des efforts en vue de donner des victoires et des points à la France. Ces grands gaillards, solides et sveltes à la fois, ont pris l'engagement de ne pas devenir professionnels avant un an et de disputer toutes les épreuves olympiques. Tâche ingrate pourtant que celle qui consiste à courir toujours contre la montre et à négliger les grandes épreuves... mais ils savent qu'il le faut : ils ne rechignent pas, ils travaillent en silence. Puis ils sont heureux d'être ensemble et d'être dirigés par Ruinart. Une grande camaraderie les unit tous, ils vivent comme de véritables frères. Équipe homogène s'il en fut !

Gaston Bénac, Miroir des sports du 24 avril 1924 cité par http://montour1959lasuite.blogspot.fr/

Il ajoutera plus tard lors d’une interview accordée en 1932 à Félix Lévitan pour Match que les camps d’entrainement étaient forts utiles pour plusieurs raisons. Il avait ainsi la possibilité  d’installer ses jeunes coureurs loin des tentations de Paris dans un espace calme et verdoyant, idéal pour l’entrainement et la récupération. Il insiste également sur le fait que cela lui permettait d’offrir aux provinciaux qui montaient tenter leur chance à Paris un toit et un cadre propice pour travailler et progresser.

En 1924, l'équipe de France est composée de quatre champions du Vélo-Club de Levallois : Armand Blanchonnet, René Hamel, Georges Wambst et André Leducq. Les coureurs ont été choisi par Paul Ruinart, l’année précédente après diverses courses de sélection. Il souhaite travailler dans la durée pour amener ses coureurs en forme optimale le jour J, alors pour éviter que les sirènes du professionnalisme ne gâchent tout et qu’un de ses coureurs ne cède à la tentation d’un contrat juteux, il leur a fait prendre l’engagement formel de ne pas signer de contrat pro avant le déroulement des JO. L'épreuve cycliste sur route consistant en un énorme contre-la-montre c’est donc à l’effort solitaire que Paul Ruinart forme ses poulains. Battus nettement dans certaines épreuves en ligne auxquelles ils ne sont pas préparés, les olympiens et leur entraîneur essuient quelques remarques cinglantes mais Paul Ruinart sait convaincre ses coureurs d’être patients et de ne pas baisser les bras. Un triplé aux championnats de France le 22 juin : Leducq 1er, Blanchonnet 2ème et Wambst 3ème met fin à toutes les critiques. Les olympiens sont prêts et malgré les crevaisons de Hamel et de Wambst, le travail accompli durant plus d’un an par Paul Ruinart avec ses coureurs apporte un succès éclatant. Blanchonnet est champion olympique, Hamel 3ème, Wambst 8ème et Leducq 9ème.  Ce remarquable tir groupé permet également à la France de remporter de plus le titre olympique par équipe.

Paul Ruinart

Svelte et chic, élégant dans son complet sport, et sa voiture de sport, Paul Ruinart fait figure de dandy pourtant les succès ne lui montent pas à la tête. Il est toujours sur le terrain avec ses coureurs, ne laissant à personne le soin de conduire les exercices qu’il a programmé. C’est également lui qui négocie avec les fabricants de vélo et de composants pour équiper ses coursiers. Dur et exigeant avec ses poulains pour tout ce qui touche la diététique et l’entrainement, il est pour le reste d’un extrême dévouement envers eux car il sait qu’il faut un environnement favorable pour qu’un sportif prenne confiance en lui, qu’il s’épanouisse et utilise au mieux ses capacités physiques. Il n’oublie pas non plus la fragilité de la gloire. Une mauvaise chute peut, du jour au lendemain, ruiner une carrière. Que les succès s’inscrivent dans un temps plus ou moins long ou qu’ils soient éphémères, la reconversion est probablement l’épreuve la plus difficile pour un sportif de haut niveau. En 1923, à 47 ans, il connaît la situation matérielle de certains de ces adversaires d’hier et fort de sa position respectée, il lance l’idée d’une maison de retraite pour les coureurs.

Déclaration de Paul Ruinart,
citée par « La pédale, revue hebdomadaire de la bicyclette et de ses accessoires »
du 20 novembre 1923

Description source :  Vélo Club du net

Trois lettres de légende

Le Vélo club de Levallois (VCL) occupe une place à part dans l’histoire du cyclisme français, véritable académie du vélo dont les méthodes et les résultats font aujourd’hui encore référence. Désormais dirigé par Michel et Tony Valente, à l’origine de la renaissance de son Critérium en 1997, le VCL contribue avec ses 200 adhérents à perpétuer cette tradition, qui, depuis 114 ans, fait de Levallois une véritable terre de vélo…

Né en 1891 dans une ville située alors dans le triangle d’or des constructeurs de cycles, le VCL s’impose rapidement comme le vivier de l’équipe Peugeot. A ce titre, son fameux maillot blanc à bande noire contribue à révéler le talent de quelques uns des premiers “Géants de la route” : Louis Trousselier, vainqueur du Tour de France 1905 et natif de Levallois, René Pottier, qui lui succède au palmarès en 1906 ou bien encore les premiers “cumulards” de la Grande Boucle Lucien Petit-Breton (doublé 1907-1908) et le Belge Philippe Thys (triplé 1913-1914-1920)…

Un précurseur nommé Paul Ruinart

Avec l’arrivée aux commandes du club en 1911 de Paul Ruinart, ancien pistard devenu manager sportif, le VCL va encore asseoir sa renommée aux niveaux national et international. Les méthodes révolutionnaires du “Père la Ruine” - il est notamment l’inventeur des camps d’entraînement et l’un des pionniers de la diététique - vont ainsi faire pendant près d’un demi siècle de Levallois l’antichambre de l’équipe olympique et des équipes nationales, qui avec les Leducq, Speicher, Archambaud, Lapébie et consorts ravivent à partir des années 1930 la flamme tricolore dans le Tour France.

Le VCL aujourd’hui c’est…
14 médailles olympiques
151 titres de champion de France
12 victoires en championnat du monde
11 victoires dans le Tour de France
200 adhérents, cyclisme sur route et VTT confondus,
dont un quart de jeunes.

En 1925, le journaliste sportif Marcel Gentis dresse un portrait plein de justesse de Paul Ruinart :

« C'est le manager-né; c'est sa vocation. Il y a des mages occultes qui réalisent des prodiges, il y a des sorciers qui conjurent les sorts, il y a des êtres qui dominent parce que leur volonté est radieuse et puissante. Il est de ceux-là…
Lorsqu'il suit une course, il en dirige les péripéties, dispose de ses hommes comme des marionnettes dont il tient les ficelles en main, du bord de sa petite voiture, sans bouger, sans gestes grandiloquents, sans bravades, muet et impressionné comme s'il était juge et partie, public et acteur. Il n'a pas de fioles mystérieuses dans ses poches diverses, de breuvages diaboliques, mais la persuasion précise. »

Après avoir installé jusqu’en 1932, son camp d’entraînement aux Loges en Josas, dans un bâtiment appelé le Presbytère, Paul Ruinart, contraint de déménager, trouva la propriété qu’il souhaitait sur la commune de La Celle Saint-Cloud à la Villa Guibert où il installa son campement de 1933 à 1956. Il y fit construire un anneau de vitesse de 30 mètres de diamètre en vue des Jeux Olympiques de 1936. De nouveau aux commandes de l’équipe de France pour cette olympiade qui se déroula à Berlin, Paul Ruinart obtint des résultats encore plus brillants qu’en 1924, avec les médailles d’or et d’argent en individuel (Robert Charpentier devant Guy Lapébie) et la médaille d’or par équipe. On imagine mal aujourd’hui ce que pouvait être les camps d’entraînement de Paul Ruinart, tant l’organisation et le fonctionnement en paraissent simples et naturels à mille lieues de ce que nous montre aujourd’hui les armadas professionnels cloitrées dans leurs autobus aux vitres opaques. Des entrainements sérieux, des règles de vie strictes propices à la récupération mais aussi une ambiance détendue, conviviale où se mélangeaient les jeunes et les anciens du club dans une saine émulation voilà en quelques mots forcément réducteurs comment nous apparaît le système du père la ruine.

Paul Rinart

Comblé par les succès et les honneurs, Paul Ruinart aurait probablement pu devenir manager d’une équipe professionnelle et monnayer ainsi plus favorablement ses compétences mais il resta toujours fidèle à sa passion pour la bicyclette et à son envie d’aider et de former de nouveaux coursiers.

Paul Ruinart

Source :

Certaines mauvaises langues cherchèrent bien à ternir sa réputation en insistant sur le fait qu’il aimait par dessus tout la compagnie de jeunes et beaux coureurs et que c’était là, sa première motivation. Fantasmes, mensonges ou réalité, peu nous importe aujourd’hui de connaître la vie privée de Paul Ruinart, notons seulement que dans une société encore fortement machiste et homophobe, la reconnaissance de ses immenses compétences professionnelles lui évita tout désagrément. Paul Ruinart dérange d’ailleurs beaucoup plus par ses idées qu’il exprime avec force et conviction quand cela lui paraît nécessaire. C’est un homme de conviction et de défi, qui n’hésite pas à bousculer l’ordre établi.

Ainsi en avril 1928, alors que l’opinion qui prévalait dans le milieu cycliste était qu’aucun routier de talent n’existait en Australie, il accueillit dans son camp d’entraînement Hubert Opperman ses compatriotes Erinie Bainbridge et Percy Osborne ainsi qu’Harry Watson de Nouvelle-Zélande venus pour préparer leur premier Tour de France. Les judicieux conseils de Ruinart permirent à Opperman, coureur talentueux et intelligent de s’adapter rapidement aux courses européennes et d’obtenir ainsi de bons résultats. (cf coup de chapeau à Hubert Opperman).

Tout au long de sa carrière d’entraîneur, jamais il ne baissa la garde et, quitte à passer pour un emmerdeur, un râleur invétéré, il ne cessa jamais de se battre contre les institutions du cyclisme dans l’intérêt des coureurs et pour le développement du cyclisme, ce sport qu’il aime par-dessus tout et à qui, il consacra finalement toute sa vie. Parfois un brin outrancier et provocateur, jamais vulgaire, il se bâtit toujours dans l’intérêt des coureurs et du sport cycliste en général. Il intervient par exemple pour protéger la santé des coureurs en demandant que soit imposée une visite médicale obligatoire avant l’obtention d’une licence. Il prône le développement des œuvres sociales, milite pour la création d’une maison de retraite pour les vieux coursiers. Le fonctionnement de l’UVF fort peu démocratique ne lui convient pas non plus et il le fait savoir en demandant que les dirigeants soient élus démocratiquement et pour une durée déterminée afin qu’il y ait une meilleure transparence dans le fonctionnement et que le système des membres à vie disparaisse de cette institution.

Paul Ruinart

Après la seconde guerre mondiale, Paul Ruinart dont la jeunesse n’est désormais plus qu’un lointain souvenir, éprouva le besoin de lever le pied et de prendre peu à peu de recul. Il occupa pendant quelques années le poste de Président du Vélo Club de Levallois. Notre homme s’investit complètement dans ce nouveau rôle et sa présidence fut active et aucunement honorifique. Pouvait-il en être autrement compte tenu de son caractère et de son investissement de plus de trente ans au sein du club.

Paul Ruinart est décédé le 31 mai 1959 à Boissy-Saint-Léger.


Cimetière de LEVALLOIS-PERRET, buste installé en octobre 2011 (œuvre de Bernard Potel)

2013 : le monument dans sa forme définitive

Paul Ruinart

Paul Ruinart fut un bon coureur mais jamais un champion ; il avait la volonté et l’intelligence tactique pour réussir, mais ses moyens physiques n'étaient pas à la hauteur de son mental. Comme entraîneur, il fût pendant trente ans l’un des meilleurs si ce n’est le meilleur. Avec la création de camps d’entrainement il proposait à ses coursiers un programme basé sur la rigueur et travail tout en faisant tout pour favoriser leur épanouissement. Il avait compris que le mental était pour beaucoup dans la progression d’un coureur et pour lui l’entrainement n’avait aucun sens si le coureur n’avait pas acquis confiance et maitrise de soi. Meneur d’homme il avait beaucoup d'autorité sur ses poulains, qui appréciaient ses connaissances, ses conseils et son dévouement... Les médailles olympiques, les titres de champion de France et les victoires dans le Tour de ceux qui avaient fait leur classe à « l’école Ruinart » témoignent de la qualité du travail accompli par le manager du Vélo Club de Levallois. Laissons à Jacques Augendre (La loi Des fédérations )le soin de conclure cet hommage.

Ce manager aux allures de vieux lord britannique s’était donné pour mission de former des champions et des hommes. “ Le cyclisme est l’image de la vie, disait-il à ses coureurs. Je vous apprends à vivre parce que je vous enseigne le cyclisme ”.

Palmarès

1895

  • 1er d’une épreuve de vitesse au Vélodrome de l’Est en mai
  • 1er d’une épreuve de tandem associé à Baras, vélodrome de l’Est en juin
  • 1er d’une épreuve de tandem associé à Lencuf, vélodrome d’hiver en novembre
  • 2ème d’une course de tandem associé à Baras, vélodrome d’hiver, en décembre

1896

  • 1er d’un handicap au vélodrome d’hiver en février
  • 1er d’un handicap de machines multiples, vélodrome d’hiver en mars
  • 1er d’une course de tandem associé à Baras au Vélodrome de l’Est en avril
  • 1er d’un handicap au Vélodrome de l’Est en avril
  • 1er du championnat de l’Est sur 5000 mètres au Vélodrome de l’Est en avril
  • 2ème d’un ¼ de mile, au Vélodrome de l’Est en avril
  • 1er d’une internationale au Vélodrome de la Seine en mai
  • 2 ème du championnat des 20 km, à Lyon en juin
  • 1er du prix du Rhône, scratch pour les coureurs de « 2ème série », en novembre au Vélodrome de la Seine,
  • 2ème du prix de Chaville en nov au Vélodrome de la Seine,
  • 2 ème du prix de Compiègne en nov au Vélodrome de la Seine,

1897

  • 1er d’un scratch au Vélodrome d’hiver en février
  • 1er de l’épreuve de tandem associé à Mathieu, Vélodrome d’hiver en février
  • 2ème d’une course de tandem associé à Mathieu, Vélodrome d’hiver en mars
  • 2ème du Grand Prix d’ouverture de vitesse, Vélodrome de la Seine en avril
  • 1er de l’épreuve de tandem associé à Piette, Grand Prix d’ouverture, en avril
  • 1er du prix Arthur Linton au Parc des Princes en mai
  • 1er de l’épreuve scratch du vélodrome de Lille en juin
  • 1er d’une course de machines multiples (tandem, triplette, quadruplette) Vélodrome de la Seine en juin
  • 2ème du Grand Prix d’ouverture de vitesse, Vélodrome de Montfermeil en juin
  • 2ème du Grand Prix d’Amsterdam, en août
  • 2ème du scratch au Parc des Princes en septembre

1898   

  • 2ème du Grand Prix de Genève, en août
    3ème de la course de tandem du Grand Prix de Munich, associé à Dernaucourt en juillet
    1er de l’International de Roubaix en septembre
    1er de l’International de Lille en septembre

1899   

  • 3ème associé à Durand de la course de tandem du grand prix de Roubaix en août
  • 1er de l’international de Calais en août

1900

  • 2ème du scratch au Parc des Princes en juin
  • 1er de l’international de vitesse de Lyon en août
  • Eliminé en série au championnat de France de vitesse
  • Eliminé en ½ finale du Grand Prix de Lille en septembre
  • Eliminé en ½ finale du Grand Prix de la Finance en tandem associé à Léonce Erhman
  • Participe aux championnats du monde de vitesse avec l’équipe de France,
  • 1er de la course de primes pour tandem avec Henneberg au vélodrome de Vincennes en septembre

1901   

  • 2ème d’une épreuve de vitesse (2000 m) au Parc des Princes en mai
  • 3ème de l’épreuve de tandem au Parc des Princes en mai associé à Gentel
  • 1er de la course des 50 kilomètres organisée dans le cadre du championnat de France au Parc des Princes en octobre
  • 2ème de la course de tandem du Grand Prix de Genève, associé à Deleu en septembre
  • 5ème du championnat de France des 100 km en octobre
  • 3ème de l’épreuve de tandem du Prix Médinger en novembre associé à Mathieu

1902   

  • 2ème du scratch international au Parc des Princes en juillet
  • 2ème du ½ mile à Cardiff en juin
  • 1er du handicap sur 1 mile à Cardiff en juin
  • 3 ème du scratch international au Parc des Princes en août
  • 2ème du scratch international au Parc des Princes en septembre
  • 1er d’un match poursuite en triplette associé à Dauman et Major au Parc des Princes en août
  • 2ème d’une épreuve de vitesse (coureurs de 2ème série) au Parc des Princes en septembre
  • 3 ème de l’épreuve de tandem associé à Vasserot au Parc des Princes en octobre

1901

  • 1er de la course de primes au vélodrome Buffalo en août
  • 2ème d’une course de tandem, associé à Brécy au Parc des Princes en octobre
  • 2ème de la course de tandem de la réunion des Bleus, associé à Brécy au Parc des Princes en novembre
  • Eliminé en série du Grand Prix d’ouverture du vélodrome d’hiver en décembre
  • 1er de la course de primes au vélodrome d’hiver en décembre

1904   

  • Eliminé en repêchage du scratch international du vélodrome d’hiver en janvier

1907

  • 3ème d’une épreuve de 20 km derrière moto au vélodrome d’hiver en janvier
  • 1ère course de ½ fond derrière moto en décembre

1908

  • 3ème d’une épreuve de 40 km derrière moto au Parc des Princes en avril
  • 2ème d’une épreuve de 20 km derrière moto au Parc des Princes en mai
  • 1er du critérium de demi-fond de Reims en juin
  • 2ème d’une épreuve de 20 km derrière moto au Parc des Princes en août
  • 3ème de la course d’encouragement 20 km derrière moto pour coureur de 2ème catégorie

1909   

  • 3ème d’une course de 30 km derrière moto au vélodrome Buffalo en avril
  • 2ème du 10 km derrière moto de la fête mondaine et sportive au Parc des Princes en juin
  • 3 ème de l’omnium sur triplette associé à Ledoc et Wirth au Parc des Princes en novembre

En savoir plus

Augendre, Jacques : « La loi des fédérations » dans Les Cahiers de médiologie 5. (1998), La bicyclette. Paris : Gallimard, pp. 215-221.

Durry Jean : « La véridique histoire des géants de la route », Paris Denoël, 1973

 

Sauf mention particulière les photos présentées ici ont été réalisées par le petit braquet.

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