Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
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- Chronique n° 68
 
 

 

Georges Curtel

Coup de chapeau à

Georges CURTEL

 

Difficile de faire le portrait d’un homme dont nous ne savons aujourd'hui’hui que fort peu de chose et dont nous ne possédons ni portrait ni dates de naissance et de décès. C’est pourtant ce que nous allons tenter de faire tout au long de ce coup de chapeau consacré à Georges Curtel, alias Walter Quick. Dans le petit monde du vélo des années 1890, de nombreux coureurs et cyclotouristes utilisent un pseudonyme pour exercer ou pour dire leur passion vélocipédique. Parmi les personnalités les plus connus on peut citer Emile Masson, champion olympique en 1896 sous son vrai nom puis professionnel sous l’anagramme de Nossam. Emile Van Berendonck alias Eole, Henri Debray alias Antony, Michel Hermet alias Dervil, Jacques Dubois dit Soibud ou Gustave Caillois dit Siolliac. Louis Bouglé a quand à lui utilisé le pseudo de Spoke pour son activité de coureur cycliste (voir le coup de chapeau que nous lui avons consacré). A contrario mais toujours pour ne pas mélanger les genres, Tristan Bernard utilisait son vrai nom : Paul Bernard pour écrire ses articles sur le sport cycliste. Parmi les collaborateurs réguliers du mensuel « le cycliste » de Paul de Vivie, les surnoms sont nombreux à commencer par le rédacteur en chef qui signe ses articles sous le nom de Vélocio. On y trouve également le Docteur Vélo, en fait un ex médecin de marine qui rédige pendant quelques années la rubrique scientifique du journal et également the Fly et Walter Quick.

Georges Curtel

D’une manière générale, dans la presse sportive et plus particulièrement dans les rubriques traitant de la bicyclette, l’utilisation de pseudonymes est monnaie courante. On note ainsi les signatures de Jehan de la Pédale (Pierre Lafitte), Spectator, Helvétius, Veston-Gris, Grand Louis, le Lynx, Fred et bien d’autres encore dans « Le Véloce-sport : organe de la vélocipédie française » entre 1891 et 1896. Les explications que l’on peut avancer à l’utilisation fréquente de ces alias sont, selon nous, liées au fait que le journalisme sportif et plus particulièrement le journalisme cycliste n’en est alors qu’à ses prémices. Les auteurs sont d’abord des amoureux de la petite reine qui essayent avec plus ou moins de bonheur de rendre compte et de faire partager leur passion de la bicyclette aux lecteurs. Bon nombres de ces « reporters » ne sont en fait que des collaborateurs occasionnels des journaux et, comme ils exercent par ailleurs, une activité professionnelle, ils ne veulent pas étaler leur passion au grand jour de peur de retombées néfastes sur le travail et sur leur réputation. Rappelons qu’à la fin du 19ème siècle la petite reine n’est pas encore un sport et un mode de déplacement populaire. Elle est certes moins élitiste que par le passé mais les hommes qui s’adonnent au plaisir d’écrire sur la bicyclette font partie d’une bourgeoisie sérieuse, appliquée et soucieuse de son image. Écrire sur le sport n’est pas une activité sérieuse et « respectable ». L’utilisation d’un pseudo permet à ses hommes d’échapper au quotidien de ce carcan bien pensant et de se laisser aller à quelques bons mots qu’ils n’oseraient employer dans la vie de tous les jours.

L’homme qui se cache derrière le pseudonyme de Walter Quick est probablement dans ce cas de figure, en effet Georges Curtel est un spécialiste bourguignon de la vigne et du vin et on peut raisonnablement penser que c’est pour ne pas nuire à sa carrière professionnelle qu’il a choisit de raconter sa passion sous un pseudonyme. Docteur en sciences, agrégé de l'Université, Directeur de l’Institut Œnologique et Agronomique de Bourgogne, il ne pouvait raisonnablement pas parler de son amour pour la petite reine sous son vrai nom.

Dès le début de l’année 1891, Walter Quick se fait connaître dans le petit monde du cyclotourisme en commençant à collaborer au mensuel créé par Paul de Vivie et c’est à ce moment qu’il prend le pseudonyme de Walter Quick. Difficile de dire si les deux hommes se sont rencontrés avant le début de cette collaboration. En effet, le journal de Vélocio, « le cycliste forézien » a démarré en 1887 et pour enrichir le contenu de son mensuel qu’il gère seul, Vélocio a fait appel au talent de collaborateurs occasionnels. W Quick prend en charge une « chronique de l’étranger ». Il semblerait que, de part son activité professionnelle, Georges Curtel a déjà beaucoup voyagé et qu’il soit à l’aise dans plusieurs langues dont l’allemand. Comme il se plait à le reconnaître, Georges Curtel est un homme curieux qui aime dans son activité professionnelle comme dans ses loisirs, faire partager ses connaissances et ses découvertes. Dans ses articles, il met à profit son expérience pour donner de nombreuses informations aux lecteurs qui souhaitent se rendre dans un autre pays. Il glane également des informations dans des journaux étrangers spécialisés réalisant ainsi une sorte de revue de presse pour le voyageur à bicyclette.

Dans ses différents articles, il évoque ainsi l’état des routes dans les différents pays d’Europe, décernant au passage la plus mauvaise note à l’Espagne où pourtant la bicyclette est en plein développement. Il évoque également les itinéraires des premiers cyclo-voyageurs dont un certain Von Gödrich qui aurait traversé l’Europe Centrale, la Syrie et la Palestine pour arriver en Egypte. Il cède parfois à la tentation de délivrer des potins vélocipédiques sur les grands de ce monde. Les lecteurs de la revue apprennent ainsi que la bicyclette est très appréciée par la famille impériale Russe et que pendant le grand hiver qui s’abat chaque année sur le pays, de vastes espaces sont aménagés dans le palais impérial afin que les membres de la famille puissent à loisir continuer leurs évolutions. La guerre de 1870, et la défaite française ne sont pas loin et il ne fait pas bon d’exprimer la moindre sympathie vis-à-vis de l’ennemi allemand. W Quick a la malencontreuse idée, de remercier dans sa chronique, la revue allemande « der deutsche Radfahrer » pour les éloges prodiguées par cette revue cycliste au journal de Vélocio. Dans le numéro de mars 1891, Quick envisage même de demander à son confrère de la revue allemande un itinéraire pour aller à Munich, ce qui n’est pas du goût de certains lecteurs au patriotisme exacerbé. Bien évidemment Vélocio défend Quick et pour cela il utilise des arguments qui s’appuient sur son vécu, car il vend depuis plusieurs années des rubans aux allemands. « Les relations commerciales entraînent naturellement des relations personnelles et de fil en aiguille, quand vous avez commercé avec un homme pendant des années, que vous avez appris à l’estimer pour sa bonne foi et sa loyauté, que vous avez vu grandir ses enfants, que vous êtes admis dans sa famille et qu’il est admis dans la votre, on finit par entretenir avec cet homme, fût-il Allemand, des rapports amicaux qu’un patriotisme éclairé ne saurait blâmé. » (Cité par Raymond Henry : « Paul de Vivie, dit Vélocio, l’évolution du cycle et le cyclotourisme ».) W Quick ne s’arrêta pas un instant sur les critiques désobligeantes que lui avaient valu son article et, en 1892, quand il prépara son voyage à travers l’Engadine et le Tyrol, il demanda des informations à Monsieur Geisser, professeur à Ratisbonne et rédacteur en chef du journal der deutsche Radfahrer.

 

Grâce à ses articles dans une revue connue uniquement du petit monde des cyclotouristes mais aussi probablement grâce à sa participation active aux activités vélocipédiques de la région Dijonnaise, Walter Quick est vite considéré par ses pairs comme un homme compétent en matière de vélocipédie. Il est un temps pressenti pour devenir un collaborateur actif de la revue dijonnaise qui se crée en 1892 : « les Annales vélocipédiques ». Ce bimensuel n’exista que de 1892 à 1894 et il semblerait que Walter Quick n’y ai pas collaboré. Il participa par contre à la revue de Vélocio jusqu’en 1895.

 

 

 

 

 

Si l’on en croît Raymond Henri, c’est Walter Quick qui, en 1891, évoque le premier, l’idée de voyages cyclo-touristiques en groupes probablement sur le modèle de ce qui se pratiquait déjà l’étranger. Ce n’est pas lui, mais celui qui se fait appeler Docteur Vélo qui finalement organisera ce premier périple qui partit de Nevers le 25 mars 1891 pour relier Lyon, Marseille, Nice et enfin San Remo. Walter Quick fut de la troupe mais pour une raison que l’on ignore, il s’arrêta à Marseille. Cette caravane malgré le faible nombre de participants (7 au total) connaît un vif succès médiatique et partout les sociétés cyclistes locales, les véloces clubs, organisent brillamment l’accueil des participants.

Comme Vélocio, et le Docteur Vélo, Walter Quick perçoit très vite l’intérêt du voyage et du tourisme de groupe d’autant qu’il constate qu’une entreprise américaine, l’agence Elwell organise des voyages vélocipédiques en Europe pour des ressortissants américains. En 1892, Quick, qui sous son vrai nom a déjà beaucoup bourlingué, se lance lui aussi dans l’organisation d’un voyage en direction de l’Engadine (vallée dans le canton des Grisons) et des grands lacs italiens. Le récit de ce périple de 28 jours paraît tout d’abord dans la rubrique mensuelle qu’anime Quick dans le journal « le cycliste » des mois de juin, août, octobre et novembre 1892, avant de devenir un petit livre passionnant édité par l’Imprimerie Stéphanoise Théolier et Compagnie qui n’est autre que l’imprimeur de la revue de Vélocio. Dans l’édition originale, quelques photos illustrent le texte, elles ne seront hélas pas reprises dans la réédition de 2005.

Selon Raymond Henry, Walter Quick par l’intermédiaire de la revue «le cycliste » aurait lancé un appel pour recruter des compagnons de route pour son voyage. Il aurait recueilli huit candidatures mais ils ne furent que quatre à participer réellement au voyage. Dans son récit, Georges Curtel ne fait pas état d’éventuelles défections ce qui est somme toute logique et il semble plutôt bien connaître ses partenaires de pédalage notamment celui qu’il nomme « l’ami Copernich » qu’il qualifie de « caissier ordinaire de l’association ». Cette expression peut laisser à penser, soit que Copernich ait assuré l’intendance durant le voyage, soit que les deux hommes se connaissent et se côtoient déjà au sein d’un club vélocipédique de la région de Dijon. Hormis Monsieur Wuillaume demeurant à Nancy, les deux autres partants Lévirote et Copernich sont comme lui des Dijonnais. Ce sont ils inscrits suite à l’appel lancé dans le journal de Vélocio, ou alors ont ils été « recrutés » par Georges Curtel au sein du cercle de vélocipédistes qu’il côtoie déjà dans la région Dijonnaise, impossible de le dire.

Au bout de cinq jours, Wuillaume quitta la troupe « rappelé pour affaire ou par la nostalgie » et il fut remplacé par un autre dijonnais Meray qui ne termina pas le voyage.

Quick lors de la brève présentation qu’il nous fait de son équipe de choc parle du matériel de chacun et cela nous permet de connaître le matériel qui était en vogue à l’époque. Trois des participants utilisent une machine de la marque « Quadrant », modèle 17 A, équipé selon les cas, en totalité ou en partie de pneus creux. Le Nancéen est doté d’une machine de la marque Sparkbrook qui atteint 25 kilos. Walter Quick utilise une bicyclette fabriquée par la marque Dijonnaise Terrot. Elle est beaucoup plus légère et ne pèse que 16 kilos.

Si certains de ses compagnons de route sont lourdement chargés, l’auteur préfère lui se délester de tout le superflu afin de s’alléger au maximum.

« Je n’aime pas avoir en route l’air d’un déménageur. »

Georges Curtel nous le dit en préambule de son récit, le choix du parcours répond à une profonde envie de découvrir ces régions.

« Depuis longtemps, je caressais ce projet de voyage. J’avais si souvent entendu célébrer l’Engadine et ses gorges sauvages, la Valteline et son incomparable Stelvio, le Tyrol et ses vastes forêts aux flancs des Dolomites roses, que je n’avais pas de plus vif désir que de courir à toutes pédales vers ces contrées si vantées et à si juste titre ».

La préparation du voyage n’est pas une mince affaire, Walter Quick se procure des guides et des cartes, il prend des informations auprès de vélocipédistes allemands et italiens avant d’établir l’itinéraire du voyage. Il avoue ne pas apprécier ce qu’il appelle « le voyage au chronomètre » ou tout est minutieusement calculé et où le moindre grain de sable provoque une catastrophe. Certes il ne souhaite pas s’imposer ce type de contrainte mais dans le même temps, il n’aime pas partir à l’aventure. « Je veux savoir où je vais et pourquoi, de façon à tirer tout le profit possible de mon temps ».

Pour lui le plus court chemin n’est jamais le meilleur, il préfère selon ses propres termes le voyage « en zigzag » afin de passer par tous les sites intéressants. On se place bien ici dans le voyage touristique où l’amoureux de la petite reine utilise l’engin dont il s’est pris de passion pour découvrir le monde, à son rythme et selon ses envies.

Walter Quick choisit systématiquement des étapes courtes car il sait que le relief va les obliger à marcher parfois durant de longs kilomètres. De plus, il construit ses étapes avec la ferme volonté qu’elles soient réalisables, quelles que soient les circonstances. Dans le même temps le surnom qu’il s’est choisit nous apparaît comme tout à fait approprié tant on sent que Georges Curtel est un homme qui, bien que sachant, quant il le faut prendre son temps, déteste visiblement que les choses traînent en longueur.

 

Il donne des conseils simples et qui restent toujours d’actualité aujourd’hui en recommandant par exemple, aux candidats au voyage de ne pas partir avec n’importe quelle monture et surtout de ne pas faire l’essai de nouveaux matériels au moment du départ.

Enfin, il reprend le vieil adage selon lequel « il vaut mieux être seul que mal accompagné ».

« Ne partez jamais avec des compagnons trop faibles. La bonne humeur est inséparable de la bonne santé. La fatigue rend les gens grognons. Certes, chacun a ses petites inégalités d’humeur qu’il faut, par conséquent, savoir supporter chez les voisins. Mais, la fatigue aidant, il peut en résulter des discussions pénibles, regrettables. Donc choisissez des compagnons robustes et surtout philosophes. »

Le départ a lieu le 2 août. Ils commencent par un voyage en chemin de fer de Dijon à Bâle. «

Connaissant depuis longtemps, pour l’avoir plusieurs fois parcourue, cette interminable et peu intéressante route, nous avions décidé, pour gagner du temps, de ne commencer l’excursion qu’à la frontière Suisse, à Bâle. »

Enfourchant leur machine à Bâle les membres du quatuor se dirigent tout d’abord vers Zurick où ils empruntent le bateau en direction de Rapperschwyl, à l’autre bout du lac. De là, le groupe rejoint Obstalden puis Coire et Thusis sur les berges du Rhin d’où il remonte la vallée d’Hoberhalbstein en direction du village de Molins situé à 1461 mètres d’altitude. Nos quatre cyclistes franchissent ensuite le col du Julier (2287 mètres) puis le col de la Bernina (2230 mètres).avant de passer la frontière italienne et d’atteindre le mythique Stelvio (2758 mètres) via Bormio. Walter Quick et ses compagnons descendent ensuite la vallée de l’Adige passant par Méran pour rejoindre Trente puis le lac de Garde. Après treize jours de pédalage, le groupe s’accorde deux jours de villégiatures à Venise, avant de rejoindre Milan par le train. De là, ils remontent sur leurs machines en direction de Côme où après une nouvelle journée de promenade sur les iles Borromées, ils filent vers la Suisse, passent par Airolo et le col de la Furca (2436 mètres) avant d’atteindre Sion et enfin Lausanne, le 23 août. Le retour sur Dijon sera effectué en train par l’auteur tandis que ces compagnons, qui ont encore quelques jours devant eux, prolongèrent leur périple par Chambéry et le col de la Forclaz.

Georges Curtel nous raconte tout au long des 110 pages de ce petit récit de voyage, les aventures du quatuor dans un style vif, acerbe et teinté d’humour. Il cède parfois à la facilité et aux clichés en opposant l’appât du gain des Suisses, la rigueur des Autrichiens à la soi disant roublardise des Italiens, mais au-delà de ces réflexions déplacées, il jette un œil amusé et sans méchanceté sur les coutumes qu’il découvre.

« Costumes bizarres, tirant l’œil. Parapluies extraordinaires. C’est ce dernier article de toilette qui m’a le plus frappé dans les Grisons. J’entends parmi les curiosités de ce genre. Bleus, rouges ou verts, à monture métallique, puissants, capables de résister aux vents les plus violents, tiennent de la tente et du parapluie, plus de la première que du second. »

Le parcours qu’a concocté Walter Quick recèle des paysages superbes mais il est aussi à certains moments d’une très grande difficulté. Quand le mauvais temps s’en mêle la progression du groupe ralenti terriblement.

« Ici commence la vallée de Domleschg. Quelle route ! Si l’on peut appeler une route une nappe de boue liquide épaisse de 15 à 20 centimètres, où machines et cavaliers glissent effroyablement. Partout de profondes ornières creusées par les diligences et véhicules de toutes sortes qui nous croisent et nous dépassent. Nous marchons à 7 ou 8 kilomètres à l’heure ».

Bien peu sont les cyclistes qui ont, avant nos Dijonnais, sillonnés ces routes qui se révèlent inadaptées pour des bicyclettes. Dans l’ascension au dessus de Sils « le chemin taillé dans le roc côtoie l’abime.

A 5 ou 600 mètres plus bas, dans une étroite vallée aux flancs abrupts couverts de pins, l’Albula, aux flots blancs tombe de cascade en cascade. Quelques bornes distantes de 4 à 5 mètres servent de parapet. Or le sentier qui longe le bord est le seul praticable. La situation ne laissait pas que d’être dangereuse. La simple prudence aurait voulu que nous fissions la route à pied. Mais aller donc parler de prudence ! Tout le monde s’entête à rester en machine, et nous continuons à longer le précipice, les yeux fixés à dix pas, inattentifs aux merveilles que nous rencontrons à chaque instant. »

« A ce moment, les diligences nous rejoignent, à la grande joie des conducteurs très vexés de se voir battus en montagne par ces véhicules nouveaux pour eux. »

Les ascensions, dès que la pente est trop forte sont, faute de changement de vitesse, effectuées à pied, chacun poussant sa machine. Ce qui nous parait comme une gageure, à nous cyclistes du XXIème siècle, munis de triples plateaux et d’un nombre important de développements, est chose naturelle pour les vélocipédistes du XIXème. Marcher fait partie de la vélocipédie et nos hommes avancent naturellement en appréciant le paysage et en devisant de concert.

Finalement ce sont les descentes techniques et à fort pourcentage qui se révèlent problématique mais compte tenu de l’archaïsme des systèmes de freinage utilisés à l’époque cela n’est pas une surprise.

La descente du Stelvio côté italien est une véritable épopée. «Nous commençons notre descente, si l’on peut appeler descente les 52 marches gigantesques qui sont taillées dans le flanc de l’Ortler. Ces zigzags à angle suraigu, sans parapet, sans même une mince banquette, descendent avec une inclinaison moyenne de 12 à 15 % le long de parois abruptes de la montagne. Qu’on manque un seul des 52 doubles tournants qui ramènent à Trafoï, et machine et cavalier iront rejoindre, à quelques milliers de pieds plus bas, le torrent descendu de l’Ortler. Certes c’était folie que de se risquer en machine sur une pareille route. Mais l’habitude rend imprudent. Jusqu’à présent tout s’est bien passé. Des descentes souvent aussi rapide, mais il est vrai mieux protégées, ont été effectuées sans encombre, pourquoi n’en serait il pas de même de celle-ci. D’ailleurs le temps presse, il nous faut arriver ce soir même à Vléran. Nous descendons sans trop d’inquiétude, mais seulement attentifs à rester maîtres de nos machines, et à exécuter correctement les 104 virages de notre route. Chaque lacet n’a guère plus de 150 mètres de long. On descend vivement les 100 premiers mètres et les 50 autres servent à arrêter la machine qui arrive sans vitesse au virage. J’ai manqué un de ces virages, j’ai pu sauter plus ou moins élégamment de machine, par l’arrière, et la pauvre s’en est allée, fort intelligemment d’ailleurs, se buter le nez dans un tas de neige, qui s’est trouvé là fort à propos. Inutile de dire que j’avançais dès lors avec la prudence du serpent. »

Bon vivant, buveur, un brin dragueur, il nous donne parfois la sensation de relater les tribulations de quatre célibataires en goguette.

« …nous nous décidons à laisser passer ici, dans cette hospitalière auberge, les heures les plus chaudes de la journée. Elles passent vite en aimable compagnie. Je décroche une vieille guitare pendue au mur et j’essaie d’en tirer quelques mélancoliques et très approximatifs accords. Enfin buvant, chantant, le temps s’écoule. Nous demandons un registre de bord, lisez le livre des voyageurs, et j’inscris là, à coté de nos quatre noms, un compliment en français à l’adresse de la belle blonde. Ces quelques lignes l’intriguent visiblement. Elle insiste, la mère aussi, pour connaître le sens de ce mystérieux commentaire. Je le traduis à la fillette, qui juge convenable de rougir ; quand à la maman, elle n’en saura rien. »

« Les femmes de Trente sont, ma foi, fort jolies ; et, de plus, les jeunes demoiselles ne gardent pas précisément leurs yeux dans leurs poches. Je ne m’étonne plus que le concile de Trente ait duré 18 ans. Ce que l’histoire se simplifie, quand on voyage ! »

Walter Quick ne nous raconte probablement pas tout mais sa liberté de ton, nous donne l’impression d’avoir en face de nous, un homme libre, bien dans sa peau et qui, au moins le temps de ce voyage, s’affranchi pleinement des contraintes de son environnement habituel.

Le livre de Georges Curtel se veut également un guide à l’usage de ceux qui envisagent de voyager dans cette région et en ce domaine notre dijonnais pédalant donne des informations précises et concises sur les hôtels et les auberges où ses compagnons et lui prennent leur repos.

« Souper très médiocre, trois morceaux de pomme de terre et une lame mince de bœuf jadis gras, mais service brillant. Vin plus médiocre encore, mais cher…(Prix : chambre, 2 fr. ; service, 0,50 ; diner, 3 fr. !) –A éviter. »

« Nous quittons l’hôtel de Côme, Albergo di Como, où nous avons été fort bien traités à prix modeste (chambre 2 fr., déjeuner 3 fr., diner 3 fr 50). »

Derrière l’amateur de bicyclette, l’éminent spécialiste de la vigne et du vin transparaît parfois. « Puis la route remonte, bardée à l’infini de vignes fort belles. Cependant, les larges feuilles bleuies par le sulfate de cuivre annoncent qu’ici aussi l’oïdium fait ses ravages. »

Il ne s’agit pas ici d’exploit sportif mais simplement de cyclotourisme, néanmoins à lire Georges Curtel, tout comme Edouard De Perrodil (voir coup de chapeau), nous sommes surpris par l’hygiène de vie de ces amateurs de vélocipédie. La bière et le vin coulent à flot tout au long du récit, les cigares et les digestifs viennent clore les repas où nos pédaleurs font en général preuve d’un appétit féroce. La diététique n’est pas à l’ordre du jour et l’on peut se demander comment font ces hommes pour faire entre 3 et 6 heures de bicyclette chaque jour avec un tel régime.

A partir de 1895, Walter Quick cesse de participer au journal le cycliste pour une raison que l’on ignore. Activités professionnelles trop prenantes, fâcherie avec Vélocio, désintérêt pour la bicyclette, simple lassitude, toutes les hypothèses demeurent permises. On peut simplement reprendre ici le constat que fait Raymond Henri, la chronique de W Quick disparaît au même moment que celle du Docteur Vélo dans une période où Paul de Vivie semble lui aussi se désintéresser quelque peu de son journal.

L’hypothèse d’une activité professionnelle trop prenante me paraît la plus plausible en effet à la fin du périple qu’il nous a raconté, il ne peut suivre ses amis qui font un détour car il est attendu probablement pour son travail. Jamais il n’évoque sa famille. Est il marié, a-t-il des enfants, il nous est impossible de le dire mais il nous parait probable qu’en cas d’obligations familiales, il n’aurait pas été aussi évasif.

« (A la Poste de Brigues) J’apprends là sans trop de surprise que mes jours de voyage sont désormais comptés… je quitte mes deux braves amis qui, plus libres que moi, s’en vont escalader le col de la Forclaz… »

De Walter Quick et de ses exploits vélocipédiques, nous n’entrons plus jamais parlé mais d’un point de vue professionnel, on découvre pendant vingt ans, de nombreuses traces de Georges Curtel. Il est Directeur de l’Institut Œnologique et Agronomique de Bourgogne, basé à Dijon jusqu’en 1913. On le retrouve également comme collaborateur de la revue de Bourgogne en 1911, 1912 et 1913 et il publie de nombreux articles dans diverses revues professionnelles : « La Bourgogne Rurale », « Le Petit Viticulteur Bourguignon », « Bulletin de la Société d'horticulture et d'arboriculture de la Côte-d'Or », « La Gazette Agricole », « L'Agriculture nouvelle »... Il y évoque les différents modes de greffes, le fonctionnement des coopératives vinicoles allemandes, les maladies de la vigne… En tant que directeur de l’Institut Œnologique et Agronomique de Bourgogne, il dirige également des études sur la qualité des eaux. Il est considéré comme un chimiste compétent.

Docteur en Sciences, agrégé de l’université, Georges Curtel fait, à plusieurs reprises, des communications devant l’Académie des Sciences. Son étude sur le vin et la vigne du temps des Romains fait référence et le grand historien du début du XXème siècle, Camille Jullian le cite dans sa monumentale « Histoire de la Gaule ».

En 1914, alors qu’il n’est plus Directeur de l’Institut Œnologique et Agronomique de Bourgogne, un conflit l’oppose au Conseil Général de la Côte d’Or (Rapports et délibérations - Côte-d'Or, Conseil général 1914, http://gallica.bnf.fr/) qui lui réclame le remboursement d’un reliquat de subventions non utilisées. On apprend également dans ce rapport que Georges Curtel a réalisé, à son propre compte, des analyses d’eau pour des communes et des particuliers. C’est la dernière fois que l’on retrouve trace de Georges Curtel. Il semble qu’il ait pris sa retraite à la veille de la première guerre mondiale mais il ne nous a pas été possible de retrouver la date de son décès.

Derrière un pseudonyme à consonance Britannique, Georges Curtel, Bourguignon et fier de l’être, a, durant quelques années, livré au grand jour son amour de la bicyclette, avant de disparaître totalement du monde de la petite reine. Probablement très pris par ses occupations professionnelles, a-t-il simplement cessé d’écrire ou bien a-t-il à partir de 1895, également stoppé la pratique de la bicyclette. Ce point demeure pour nous un mystère, tout comme le visage de cet homme passionnant qui a, par ses écrits et ses actes, contribué au premier essor du cyclotourisme dans notre pays.

Un immense merci à nos cyclistes généalogistes Calumet et Phil qui derrière ces pseudos se reconnaîtront pour les informations ci-dessous.

Acte de naissance de Pierre Joseph CURTEL

  • Pierre Joseph CURTEL est né à Dijon (Côte-d'Or) le 3 novembre 1893, fils de Georges CURTEL, âgé de 30 ans, professeur agrégé demeurant à Dijon...
    On découvre également dans cette acte l'indication du mariage du père:
  • Georges CURTEL, né le 07 décembre 1862 à Montigny-lès-Metz (57), a épousé Blanche Marie Jeanne LOMBARD à Gray (Haute-Saône) le 20 septembre 1892.
    De cette union naitra également une fille. - Blanche Marie Jeanne LOMBARD est née le 05 décembre 1872 à Lure, décédée le 26 décembre 1948 à Nanterre (92).

Georges Curtel a donc eu deux enfants : Pierre Joseph / 03 nov 1893 Dijon (21) / 19 déc 1894 Dijon (21) et Georgette Marie Joséphine / 11 oct 1895 Dijon (21) / 30 mars 1955 Paris 16ème.

acte de naissance

Acte de mariage de Pierre Joseph CURTEL et de Blanche Marie Jeanne LOMBARD


Un remerciement très cordial à Philippe Fetter - généalogiste qui nous a fourni une copie ce document rarissime.

 

Sauf mention particulière les photos présentées ici ont été réalisées par le petit braquet.

 

 

Pour en savoir plus

Bibliographie :

 

Raymond Henry : « Paul de Vivie, dit Vélocio, l’évolution du cycle et le cyclotourisme ». septembre 2005, Ville de Saint Etienne. http://gallica.bnf.fr

Georges Curtel a également publié les livres suivants :
« La Vigne Et Le Vin Chez Les Romains, Part 1 - La Vigne Chez Les Romains » Paris C Naud, 1903, réimprimée Éditeur Kessinger Publishing, 2010 ; A travers les ouvrages des naturalistes romains : Caton, Columelle, Palladius, Pline et des poètes : Virgile, Horace, Ovide, Martial, Pétrone, Plaute, Georges Curtel présente la culture de la vigne à l’époque romaine.

« Traité pratique de vinification : recettes utiles et méthodes nouvelles », Dijon, L. Venot éditeur, 1899

« Traité pratique des maladies microbiennes et des défauts des vins », Éditeur F. Rey, 1902 « La Canonnade contre la grêle, das Wetterschiessen, il tiro contro la grandine », imprimerie de G. Gounouilhou, 1900

Agence Rol, 1912 http://gallica.bnf.fr

Coup de chapeau à Georges Curtel : le docteur Vélo est en fait le Docteur Courtault de la commune d’Ourouer (Cher)

 


 
 
     

 

 Copyright©Le Petit Braquet || Version V.01 || Nov2005         Auteur de l'article : Alain Rivolla