Le Petit Braquet
 
- Chronique n° 101
 
 

Coup de chapeau à  

A la frontière entre le sport et le spectacle, Elsa Von Blumen a connu un parcours hors du commun. Présentant d’abord des exhibitions de marche, elle doit très vite se reconvertir quand le public se désintéresse de cette discipline fort peu spectaculaire. En cet instant, le bicycle n’est probablement pas un choix de cœur mais plutôt une reconversion. Avec le soutien et les conseils de son manager, qui aura dès les premiers jours et jusqu’à la fin de sa carrière sportive, un rôle central, elle est l’une des premières, si ce n’est la première femme américaine a devenir « cycliste » professionnelle. Présentée régulièrement comme « the America’s first lady bicyclist », c’est perchée sur un grand bi qu’elle va connaître son heure de gloire.

Elsa, qui fut beaucoup comparée à Louise Armaindo, la canadienne dont la réputation s’étendit bien au-delà du continent Américain, du, pour vivre de son sport accepter des épreuves dont l’intérêt aujourd’hui nous échappent totalement. Au début des années 1880, en l’absence quasi totale de concurrente féminine, Elsa, sur son grand bi affronte dans des sortes de handicaps à la côte forcément mal taillée, des cyclistes masculins,  des coureurs à pied, des chevaux de course, des trotteurs et même à des patineurs. Le plus souvent ces « compétitions » s’apparentent  à des shows où les rares femmes qui comme Elsa font ce métier, se produisent sur de grands bis puis sur des bicyclettes,  sous le regard  émoustillé d’un public essentiellement composé d’hommes. Ces messieurs qui dans leur écrasante majorité, n’acceptaient pas que leurs épouses ou leurs sœurs puissent monter sur de tels engins, se pressaient dans les vélodromes dans l’espoir d’apercevoir, ne serait ce qu’un instant, le haut d’une cuisse ou l’épaule malencontreusement dénudée d ‘une sportive en pleine action.

Dans un monde où la femme est encore très loin d’être considérée comme l’égale de l’homme, la pratique d’un sport est l’apanage de la gente masculine. Pour une très large majorité de la population, les femmes ne sont pas faîtes pour la pratique sportive. Le courage des pionnières dont Elsa fait partie doit être largement salué aujourd’hui. Pour exister et vivre de leur passion, elles avaient beaucoup plus de choses à prouver que leurs homologues masculins. Elles devaient sans cesse affronter les propos salaces et les quolibets voir les gestes déplacés de certains spectateurs et réussir des performances dans des tenues bienséantes mais inadaptées à l’exercice physique. Pourtant les prouesses de certaines compétitrices de l’époque en font de véritables athlètes, entraînées et motivées par la compétition et la victoire.

Elsa Von Blumen, dont la vie affective tumultueuse, a régulièrement perturbée la carrière, fait partie de ces rares femmes qui au delà de capacités physiques indéniables, ont su s’affirmer et montrer qu’une sportive peut aussi avoir des choses intéressantes à dire. Contribuant par ses actes mais aussi par ses paroles à l’amélioration de la condition des femmes, Elsa a su prendre son destin en main et vivre comme elle l’entendait, avant de disparaître volontairement de toute vie publique.

Elsa Von-Blumen

1. - Un talent précoce habilement monnayé

Elsa Von Blumen, de son vrai nom Caroline Wilhelmina Kiner est née le 6 octobre 1859 à Pensacola en Floride. Son père George F Kiner a épousé quelques années plus tôt, Anna Goetze née en Prusse en 1832. Lui aussi serait d’origine Prussienne mais nous n’avons pas plus de précisions à son sujet. Le couple aura au total 6 enfants : Augusta, Dora, Anna Julia, Caroline et enfin Franck. [1a]

La date du 8 octobre 1863 est souvent évoquée pour la naissance de Caroline mais il s’agit d’une erreur. Compte tenu de ses premières apparitions en compétition au début de l’année 1879, où la presse parle alors d’elle comme d’une jeune femme de 19 ans, c’est 1859 qui s’impose. L’inscription portée sur sa tombe confirme cette date. [1b] - Caroline Wilhelmina Kiner alias Carrie Kiner est arrivée avec ses parents, en 1865, dans l’Etat de New-York. Ils habitent d’abord à Oswego, petite ville d’à peine 20 000 habitants, siège du Comté du même nom, au bord du lac Ontario. Les hivers dans cette région sont froids. Le mois de janvier y présente une température moyenne de - 5,5 degré, [2] - et la santé de la jeune Caroline en souffre. Durant un hiver, victime très probablement d’un gros coup de froid, l’état de santé de Caroline se détériore tellement au point que les médecins parlent d’un début de consomption (Amaigrissement et dépérissement progressifs dans certaines maladies, en particulier la tuberculose.]. Caroline ne parvient pas à retrouver la santé et il faut probablement chercher ailleurs les causes du mal qui la frappe. La raison du grave amaigrissement qui frappe la jeune fille n’est jamais nommée mais on peut penser qu’il s’agit de la tuberculose, maladie souvent mortelle est assez courante à l’époque. Après de longues semaines difficile, l’état de santé de Caroline s’améliore enfin. Dès qu’elle le peut, Caroline, sur le conseil d’amis de la famille, s’adonne à de nombreux exercices physiques afin de redonner à son corps force et vigueur.

Elle marche ainsi régulièrement 5 à 6 miles par jour et effectue des exercices avec des haltères et des barres. Les résultats ne se font pas attendre, non seulement elle retrouve une parfaite santé mais surtout elle prend goût à une pratique sportive régulière et importante.

Tout cela sera raconté à la presse à plusieurs reprises bien des années plus tard et il est difficile de séparer ce qui tient réellement du passé de ce qui a été « réinventé » à posteriori pour éclairer son parcours d’une manière plus « édifiante ».

Vers 1871, sa mère, désormais veuve s’installe dans la ville de Rochester, dans le comté de Monroe, Etat de New-York, au 75 Munroe Avenue. Rochester est aujourd’hui connue dans le monde entier car c’est là que George Eastsman a fondé en 1881, l’entreprise Kodak qui, à ses débuts, outre les appareils photos fabriqua également des bicyclettes. Marcher est désormais devenu une véritable passion pour Caroline Kiner et au fil du temps, elle augmente les distances. Elle acquière une grande endurance qui la rend capable de supporter sans dommage de très longs parcours. Ce talent précoce est probablement encouragé par son entourage qui ne semble pas craindre pour la réputation de la jeune femme. C’est probablement lors d’une de ses promenades régulières qu’Elsa sera repérée par un homme qui se fait appelé Burt Miller. Ancien entraîneur et manager de Bertha Von Berg, marcheuse célèbre originaire elle aussi de Rochester, qui vient de se cesser sa collaboration avec lui, il est à la recherche d’une nouvelle recrue afin de monter de nouveaux spectacles. Personnage central dans la vie d’Elsa, nous reparlerons plus en détail de cet homme tout au long de cette histoire.

C’est en janvier 1879, que l’on retrouve la première trace des exhibitions pédestres d’Elsa Von Blumen. Il s’agit d’une sorte de handicap où elle opposée à un homme qui doit parcourir 120 miles pendant qu’elle doit en faire 100. L’encart publicitaire est très accrocheur. Elsa y est présentée comme une marcheuse incomparable « The unrivaled lady pedestrian» et les mérites militaires de son adversaires sont vantés comme s’ils étaient un gage de sérieux et de probité. H. B. Carter y est présenté comme un sergent faisant partie de la compagnie E du 48ème régiment. [3] - Bien que cela ne soit pas précisé et qu’il existe dans la plupart des Etats un 48ème régiment on peut penser qu’il s’agit de celui de l’Etat de New-York dont le recrutement lors de la  guerre civile a été réalisé dans les secteurs de Brooklyn, New York city, zinsi que dans le New Jersey, le Massachusetts et le Connecticut. Burt Miller, le manager d’Elsa étant un vétéran de l’armée, il est probable que H.B. Carter, l’adversaire d’Elsa soit une connaissance de Miller, ce qui pour une première exhibition en simplifie l’organisation.

Notons que sur ce document, le plus ancien que nous ayons retrouvé, les noms de Burt Miller le manager et d’A. F. Raveret, son assistant apparaissent clairement. Ce ne sera plus jamais le cas par la suite. Toutes les autres publicités et elles sont nombreuses que nous avons pu consulter dans les journaux de cette période omettront à l’avenir de les citer, comme en témoigne cet autre article diffusé quelques mois plus tard dans le Northern Ohio Journal.


Il est également intéressant de noter que dans le premier document, il est précisé qu’Elsa doit parcourir 100 miles en 27 heures, sans dormir (without sleep). Cette mention « sans dormir » disparaîtra elle aussi dans tous les encarts publicitaires diffusés par la suite. Ces deux éléments (le nom des managers, et l’interdiction de dormir) n’apparaissant que dans la première publicité que nous avons retrouvée, indiquent qu’il y a eu des réajustements par la suite et que l’encart publié dans l’Oswego Morning Herald en janvier 1879 se réfère très certainement à la première ou à une des toutes premières exhibitions d’Elsa.

Désormais la mécanique est bien réglée. Chaque fois, l’argument publicitaire publicitaire utilisé est à peu près le même. Elsa Von Blumen est présentée comme « la marcheuse bien connue », (the well-known pedestrienne  The Northern Ohio Journal, 19 avril 1879) ; ou « la reine des marcheuses » (the Queen of pedestrienne,The Fayette County Herald, 26 juin 1879). Pourtant Elsa n’est pas la seule à offrir des « spectacles » de ce type et elle n’est probablement pas la meilleure des marcheuses du moment. Bien au contraire, la troupe Von Blumen ne fait que reprendre à son compte les exhibitions pédestres féminines qui sont à la mode depuis 1876. Plusieurs femmes dont les noms sont passés à la postérité, tournent depuis deux ou trois ans sur le territoire américain et vivent de ce travail. La Britannique Ada Anderson, Bertha Von Hillern, arrivée d’Allemagne en 1876, Exilda La Chapelle qui serait Française, Amy Howard, May Marshall, Fannie Edwards,
Madame Tobias et Bertha Von Berg de Rochester (de son vrai nom Maggie Von Groos) comptent parmi les plus célèbres marcheuses.

 

 

Le plus souvent, les spectacles sont constitués de défis : distance à réaliser en un temps donné ou de match face à une autre marcheuse ou face à un homme. A la fin des années 70, on estime qu’il y a près d’une centaine de femmes qui partout dans le pays réalisent avec plus ou moins de succès des démonstrations ou des compétitions de marche. (cf Understanding American Sports de Gerald R. Gems et Gertrud Pfister). Le goût pour ce type d’exhibitions atteint son apogée en 1879 avec l’organisation des premiers « Six jours » pédestres féminins qui se déroulent au Madison Square Garden à New York, le 26 mars. Selon Edward S. Sears, « Running Through the Ages », l’épreuve fut un échec car elle donna une image très négative des femmes y participant.

« Le New York Times a qualifié l'événement de cruel et a considéré les Pédestriennes comme dix-huit femmes malheureuses que la pauvreté a obligé à entreprendre les Six Jours. Beaucoup de femmes étaient mal préparées et manquaient d'un équipement et de soutien appropriés. Leurs tenues de course - robes qui venaient juste au-dessous des genoux - étaient en velours épais et garnies d'arcs et de rubans. Certaines ont couru et ont marché avec des bottes lacées, mais beaucoup ont porté des chaussons de danse qui s’effilochaient rapidement à cause de la sciure de bois.
Les femmes ont reçu de nombreuses remarques insultantes de la part d ‘un public majoritairement masculin. »

Face aux reproches qui leur étaient fait de porter des vêtements trop masculins ou trop sexy, les marcheuses durent s’adapter, et se trouver une tenue adaptée à l’exercice physique et qui en plus satisfasse la morale puritaine de l’époque. C’est au prix d’une attitude irréprochable qu’elles réussirent a réaliser leur exhibition dans un environnement favorable et non pas sous le regard souvent concupiscent d’hommes venus se rincer l’œil. Cela peut paraître surprenant mais durant la très courte période où ce type de spectacle fut à la mode, les meilleures « pedestriennes » gagnèrent fort bien leur vie.

En 1879, quand Elsa commence sa tournée, il suffit à Burt Miller de s’inspirer de ce qui réalisait quand il était le manager de Bertha Von Berg pour construire un projet attractif. On découvre au travers des différents articles parus dans les journaux de l’Ohio que ces spectacles sportifs sont minutieusement organisés. C’est toute une équipe qui est en place autour de celle qui comme les comédiennes a pris un nom de scène : Elsa Von Blumen, ce qui en allemand signifie « Elsa Des Fleurs ». Ce choix peut s’expliquer par les origines germaniques de la famille de Caroline Roosevelt mais ce n’est pas la justification la plus plausible. Deux des plus célèbres « marcheuses » de l’époque, Von Berg et Von Hillern sont elles aussi allemandes ou d’origine allemande et Elsa sur les conseils de Miller a peut être tout simplement voulu profiter de l’aura de ces deux célèbres homologues en choisissant un nom de scène très proche.

Elsa Von Blumen est une athlète de taille moyenne. Elle mesure environ 1 mètre 65 et pèse 57,5 kilos. Sa foulée est mesurée à 81 centimètres, si l’on en croit un article publié dans The Highland Weekly News du 10 juillet 1879.

Un autre article de ce journal en date du 03 juillet 1879, nous permet de découvrir en détail, le fonctionnement de l’équipe d’Elsa Von Blumen.

Elsa Von Blumen a un entraîneur ; Burt Miller dont on apprend qu’il affiche un passé de sportif accompli :

« She is here under the training of Burt Miller who has made the best record of any man in the world for long time walking without rest, he having kept the track for one hundred and ten hours. »

« Elle est ici entraînée par Burt Miller, qui a réalisé la meilleure performance mondiale pour une longue marche sans repos, il a gardé la piste pendant cent dix heures. ».

[The Northern Ohio journal., 19 Avril, 1879].

Au coté de Miller, l’entraîneur, on retrouve sa femme, le frère de celle ci, Raveret (parfois orthographié Reverett) qui officie en tant que manager et qui est accompagné lui aussi de son épouse et de sa belle mère qui est donc la mère de l’épouse de Miller. Tout cela ressemble donc à une petite entreprise familiale… Les « exploits sportifs » d’Elsa Von Blumen permettent donc de faire vivre 6 personnes. Seule Elsa n’a pas de lien de parenté avec les autres membres du team. Il est assez surprenant que sa mère l’ait laissé partir ainsi… Dès ce moment la question se pose de la nature des rapports entre Burt Miller et Elsa.

Pour organiser un spectacle dans une ville, Reverett, le manager prend préalablement contact avec une structure, en général une œuvre de bienfaisance locale dont la réputation sert à garantir la moralité de l’évènement.

En lien avec cette « association », il choisi ensuite le local dans lequel doit se dérouler le spectacle. Il faut y aménager une piste qui permette aux spectateurs de suivre la « course » car dans la plupart des cas, le lieu retenu n’est pas destiné à accueillir un évènement sportif. Il s’agit soit de lieux publics soit de salles de spectacles ce qui renforce encore l’idée qu’il ne s’agit pas de sport mais d’exhibitions. A Hillsboro, dans l’Orégon, l’évènement se déroule dans l’enceinte d’un music hall où une piste, revêtue de sciure de bois est préparée. Elle mesure 3 pieds de large et 1/28ème de mile en longueur soit 91 centimètres de large pour 57,5 mètres de long. [4] - A Columbus, à Washington Court House, Elsa Von Blumen effectue les 100 miles dans l’enceinte de l’Hôtel de Ville (City Hall) ; à Bellaire, ce sont les entrepôts de tabac (Tobacco Warehouse) qui sont aménagés pour accueillir les marcheurs…

Quand tout est prêt, le manager organise la communication avec la presse. Ainsi l’auteur de l’article du Wheeling Daily Intelligencer. du 31 Janvier 1880, qui reprend probablement les propos du manager d’Elsa Von Bulmen, nous apprend qu’elle est surnommée « la reine des marcheuses » (the Queen of Lady Pedestrienne) et qu’elle doit effectuer 100 miles soit 160,93 kilomètres en 27 heures dont 22 heures maximum de marche effective. Pour effectuer une telle distance dans le temps imparti, Elsa Von Blumen doit pratiquer une marche sportive et rapide car cela représente une moyenne de 7,32 kilomètres à l’heure. La performance paraît donc tout à fait remarquable et elle démontre les qualités physiques indéniables de la jeune femme. Face à elle, le plus souvent deux hommes, des habitants sans lien apparent avec le team Von Blumen se relaient, ils doivent effectuer 60 miles chacun en onze heures tandis qu’elle doit en parcourir seulement 50.



Le plus souvent le spectacle proposé utilise ce dispositif mais il arrive que la formule change. Parfois elle est opposée non pas à deux adversaires mais à 10 hommes qui se succèdent et qui doivent effectuer chacun 12 miles, parfois la marche s’effectue en équipe de 3 ou 4 personnes… Visiblement l’équipe s’adapte aux demandes locales, la seule chose qui ne change pas, est le ratio entre la distance parcourue par Elsa et celle que doit réaliser l’équipe adverse. Devant le succès rencontré dans certaines villes, Elsa Von Blumen effectue parfois, la semaine suivante, une seconde course, sur une distance plus courte comprise entre 10 et 25 miles. A Bellaire, en 1880, elle est opposée pour la première fois (selon nos recherches) à une femme, Miss Kitty Shermann. Le match est très disputé et finalement après des contestations de part et d’autre Elsa Von Blumen est désignée vainqueur par un comité de trois juges. [5]

Une partie des bénéfices du spectacle car il faut bien appelé cela ainsi, revient à la structure qui a donné son patronage pour l’organisation de l’évènement :

« The entertainement is under the auspices of manager Burt Miller, of Rochester and a liberal percentage of the proceeds will be turned over to our charitable institutions. »

« L'animation est dirigée par Burt Miller de Rochester et un pourcentage librement consenti des revenus sera remis à nos fondations charitables. »

 

The Northern Ohio journal., 19 Avril, 1879.

 

Tout au long de sa carrière, Elsa Von Blumen interviendra rarement dans la presse pour parler d’autre chose que de l’épreuve à laquelle elle participe. La première fois, elle prend la parole pour mobiliser de plus nombreux spectateurs en faveur d’une œuvre caritative. Son communiqué relayé par le journal local annonce que pour aider le fond de soutien au peuple irlandais touché par une terrible famine, elle donnera la moitié de sa part sur les recettes. Il ne s’agit pas de la grande famine qui frappa l’Irlande entre 1845 et 1852, tuant des centaines de milliers de personnes et conduisant à l’exil beaucoup d’autres mais d’un nouvel épisode moins dramatique et dévastateur.

 

 

 

 

 

 

 

La société américaine est alors très puritaine et la population dans sa grande majorité, considère qu’il n’est pas digne pour une jeune femme de s’exposer ainsi aux yeux de tous. Avant chaque exhibition, dans la ville d’accueil, la tenue et la présentation d’Elsa Von Blumen sont sujets à de nombreuses interrogations. Pour éviter le boycott des notables locaux qui serait une catastrophe financière, les exhibitions d’Elsa Von Blumen sont présentées dans les journaux avec de nombreuses indications attestant de la moralité et de la pudeur de la jeune femme. Burt Miller, qui connaît parfaitement son job, a compris qu’en jouant à fond la carte de la respectabilité, il protégeait Elsa et pouvait ainsi obtenir le soutien de relais locaux influents pour monter son spectacle.

« Mlle Von Bulmen a complètement gagné le respect et la confiance de nos gens par sa tenue modeste et distinguée...Elle est une petite dame parfaite, et elle a reçu des messages des meilleures personnes de la ville. » [6]

« La presse des régions voisine parle d’elle en des termes élogieux et nous sommes convaincus que le divertissement sera en tous points digne du patronage et que les personnalités de la ville peuvent assister sans aucune hésitation au spectacle. Il y aura rien dans cette exhibition qui puisse offenser la dame la plus pointilleuse et des milliers de dames ont déjà été témoins en d'autres lieux des marches de Mlle Von Bulmen... » [7]

« Elle vient entourée d’une grande réputation un peu partout dans le pays... » [8]

«... L'exhibition ne sera en aucun cas en conflit avec les goûts moraux des plus raffinés ». [9]

« Sa tenue de marche est propre et appropriée, sa jupe est en soie cardinale agrémentée de satin bleu pâle, elle atteint presque le sommet de ses chaussures, qui sont un modèle de marche classique. » [10]

Comme ces articles en témoignent, l’équipe autour d’Elsa a fort bien saisi l’importance qu’attache le public bien pensant à la tenue d’Elsa et elle y apporte un soin tout particulier à tel point qu’un jour des portraits en pied d’Elsa dans ses différents costumes de scène se retrouvent présentés dans la vitrine d’une bijouterie afin que les futurs spectateurs puissent juger par eux-mêmes.

D’autres et ils sont la majorité, s’interrogent sur l’impact que la pratique d’un sport pourrait avoir sur la santé des femmes. Le sport tel qu’il se pratique aujourd’hui est une invention du 19ème siècle, avant les hommes et les femmes pratiquaient des activités que l’on pourrait plutôt qualifier de récréations physiques. Le sport met en avant les notions de performance et de dépassement de soi et il y a ainsi un lien direct entre la pratique sportive est l’utilisation et l’exploitation du corps. Quand des femmes ont voulu faire du sport comme les hommes, elles se sont heurtées à des représentations normatives du corps et de la féminité. Pour le corps médical, les institutions, les politiques et l’opinion publique en général il s’agissait finalement d’une remise en cause du statut de la femme autour de trois critères primordiaux : la sexualité, la beauté et la maternité. Pour schématiser l’opinion morale qui prédomine alors, faire du sport fatigue et abîme le corps ce qui nuit à la beauté féminine. Une activité physique intensive pourrait également être source d’infertilité. Enfin pour le bicycle puis la bicyclette certains comme le le docteur Ludovic O’Followell iront même jusqu’à penser que le frottement sur la selle provoquerait « des surexcitations lubriques et des accès de folie sensuelle » …

Devant autant de réticences et de préjugés, il est évident que pour une femme comme Elsa désireuse d’exercer le sport qu’elle aime de manière professionnelle, les obstacles sont nombreux.

La meilleure preuve que cette activité physique est bonne pour les femmes, c’est Elsa qui l’a délivre sur le terrain en terminant ses longues marches dans un état de fraîcheur remarquable. Tout sourire à l’arrivée, elle s’attache en général à montrer qu’il n’y a rien d’inconvenant ou de dangereux pour une femme à pratiquer une activité comme elle le fait régulièrement. Dans un article du journal The Highland Weekly News du 17 juillet 1879, elle déclare qu’elle « est fière de sa profession, et que cela ne détériore pas sa santé,. »

« Miss Von Blumen is fond of her profession, and says it does not injure her health ».

Elle termine bien souvent les 100 miles sans grande fatigue apparente alors que ses adversaires, qui n’ont marché que la moitié du temps, sont beaucoup moins fringants. Ses capacités d’endurance sont telles qu’elle effectue en général les 10 derniers miles à un rythme beaucoup plus élevé que les premiers. Lors d’une de ses exhibitions sur la distance de 100 miles, elle parcourt même le dernier mile en exactement 11 minutes. Lors d’un 25 miles à Bellaire, elle boucle le dernier mile en 9 minutes et 57 secondes…

Certes la performance qui est demandée à ses opposants masculins est quantativement plus importante (120 miles contre 100) mais ces hommes que l’on présente volontiers comme supérieurs au sexe « faible » n’ont pas contrairement à elle, l’entraînement adéquat pour ce genre d’exercice de longue durée et il n’est pas rare qu’ils terminent leur parcours harassés… Parfois même certains abandonnent en cours de route pour des prétextes qui ne semblent pas toujours refléter la réalité mais qui sauvent les apparences...

Sa capacité de récupération est importante. Ainsi au lendemain d’une course de 100 miles, le journaliste du Wheeling Daily Intelligencer fait l’observation suivante :

« Mlle Von Bulmen avait l'air en pleine forme et elle a dit qu'elle se sentait bien et pouvait, si nécessaire, aller sur la piste à nouveau dans la soirée. Elle a déjeuné comme d'habitude hier matin et elle entreprendra sa promenade «bénéfique» ce soir. » [11]

Mary Livermore [12], journaliste et militante infatigable du droit des femmes tient à l’époque des propos qui incitent les femmes à faire plus d’exercices physiques, non pas pour s’émanciper comme on pourrait le croire mais simplement pour être en meilleure santé.

« Je ne pense pas que nos filles américaines se promènent assez. Les poitrines plates, les dos faibles et les visages pâles ne seraient pas l’objet de lamentations constantes, si nos filles profitaient plus de l'air et de la lumière du soleil, que Dieu nous donne abondamment et qu'elles se promenaient. Une promenade chaque jour donnerait bientôt le teint coloré, qui brille comme le rouge écarlate sur les joues de nos cousins anglais ».

«Je connais Bertha Von Hillern, qui en a étonné beaucoup avec des marches de 20 et 25 heures. Elle aussi, depuis son enfance, est une excellente marcheuse et attribue sa force rare et son endurance aux exercices en plein air. » [13]

A propos d’Elsa, le journaliste ajoutait « Elsa Von Blumen, dont les belles épaules sont tombées sous le manteau de Von Hillern, est une preuve vivante des paroles sensées et opportunes de Mme Livermore. » [13]

On peut se demander quel attrait pouvaient trouver les spectateurs devant un tel spectacle. Il n’y a pas véritablement de compétition, pas d’affrontement, la vitesse des marcheurs est relativement faible, si on la compare à des courses de chevaux ou de bicycle. Aucune chute spectaculaire ne peut venir pimenter ce morne spectacle de personnes qui marchent, qui marchent, qui marchent… Pour nous, habitués à la vitesse et à des sports au défit physique intense, rien dans ce spectacle ne paraît pouvoir tenir en haleine une salle pleine durant des heures, pourtant le succès est au rendez vous.

« Parfois, tour après tour, cela semblait être une ovation parfaite pour Mlle Von Blumen. Des cadeaux lui ont été remis toute la soirée et le stand était rempli d'oranges qu'elle avait rassemblées. Un splendide bouquet sur un plateau d'argent portant le mot Elsa a été placé à la vue de tous. » [14]

« Le match de marche ce soir, entre Miss Elsa Von Blumen et Mr. Kennedy, était une affaire fort réussie » [15]

« Mlle Von Blumen a fait sensation dans les villes de l'ouest avec ses exploits de marche, y compris pendant l'entraînement, ce qui surprendrait nombreux de ceux qui croient que les femmes sont des marcheurs lents. » [16]

Le business créé autour des exploits d’Elsa est apparemment rentable et elle se produit très régulièrement entre avril 1879 et mars 1880.

Hélas comme souvent quand l’argent arrive de manière un peu plus abondante qu’à l’ordinaire, rapidement, d’importantes dissensions se font jour au sein du team qui entoure Elsa. Les problèmes éclatent au grand jour au début de l’été 1879 et ils sont largement relatés dans la presse locale.

Si l’on en croit un article paru dans « The Higland Weekly News » le 17 juillet 1879, c’est la mère de Raveret et de l’épouse de Burt Miller qui serait à l’origine des vives tensions au sein de la « compagnie ». Prenant pour prétexte, l’attention légitime portée à Elsa par Burt Miller son entraîneur et Augustus F. Raveret son manager, elle aurait bassement calomnié la jeune femme et rendu sa fille jalouse. Raveret lui aussi sous l’influence de sa mère, aurait également tenu des propos visant à discréditer Elsa. L’affaire s’arrangea finalement grâce à la réconciliation d’Elsa et de la femme de Miller et le renvoi d’Augustus F. Raveret, de son épouse et de sa mère. Quelques jours plus tard, on apprend par la presse qu’un nouveau manager a été désigné : Monsieur H. O. Hahn. Il sera lui aussi remplacé au bout de quelques semaines.

Dans le même temps, A. F. Raveret qui ne digère pas son éviction, poursuit ses insinuations dans la presse pour nuire à ses anciens partenaires. Selon le journal « the Fayette County Herald » du 24 juillet 1879, il a envoyé un courrier au journal « The Springfield Republic » dans lequel il règle ses comptes avec Elsa Von Blumen et le reste du staff. Il y déclare que Burt Miller est très souvent ivre et qu’il exploite littéralement Elsa à qui il donne, selon le contrat qu’il lui aurait fait signer seulement 25 dollars pour chaque 100 miles et un pourcentage sur les bénéfices de chaque exhibition. A. F. Raveret prétend que Burt Miller se nomme en réalité Win. H. Roosevelt et qu’Elsa s’appelle Carrie Kiner. Sur de nombreux points, les faits avancés par Reverett, qui sont confirmés par un autre article publié par the Oswego Morning Herald, la même année, reflètent la réalité. Elsa Von Blumen, au moment de son décès portera le nom de Roosevelt. De nombreuses coupures de presse notamment dans The Rome Daily Sentinel, du 15 février 1892, The Rochester Democrat and Chronicle  du 6 août 1961 , The New York Post du 4 juin 1935 et The Livonia Gazette, du 12 novembre 1981 confirment qu’Elsa a été mariée à William H. Roosevelt, ancien vétéran de la guerre civile et cousin de Théodore Roosevelt, Président des Etats Unis de 1901 à 1909 qui lorsqu’il exerce la profession de manager se fait appeler Burt Miller. L’article publié dans The Rochester Democrat and Chronicle du 28 mai 1904 à l’occasion du décès d’Augustus F Raveret confirme définitivement les liens de parenté entre les différents protagonistes. Nous y apprenons en effet que l’une des sœurs du défunt, se nomme Mary Roosevelt alors que  The Higland Weekly News » du 17 juillet 1879, nous avait dit que Burt Miller était l’époux de la sœur de Raveret. La boucle est donc bouclée et l’on comprend mieux les réactions de la belle mère de Miller qui a été la première à voir clair dans le jeu de son gendre et à sentir que le couple de sa fille était menacé par l’attirance réciproque qu’éprouvaient alors Elsa et Burt. William H. Roosevelt qui a seize ans de plus qu’Elsa, est séduit par sa fraîcheur et son dynamisme et il semble avoir très vite beaucoup d’influence sur elle. De son coté, Elsa dont le père est décédé depuis de nombreuses années, trouve probablement dans la maturité et l’autorité naturelle de Burt Miller ce qui lui fait défaut. Certes Elsa et lui ne convoleront en juste noce que bien des années plus tard, après une rupture professionnelle et probablement sentimentale dont nous reparlerons et peut être n’y avait-il alors entre eux qu’un simple jeu de séduction mais le fonctionnement de l’équipe ne pouvait que pâtir de tant de mensonges et de non dits.

Une question reste pour l’heure sans réponse. Pourquoi William H. Roosevelt se fait-il appeler Burt Miller. Considère-t-il l’activité de manager comme peu recommandable voir déshonorante où bien s’agit-il simplement d’un effet de mode.

Les éléments apportés par Raveret sur l’identité des protagonistes étant réels, que faut il penser de ses autres affirmations selon lesquelles Burt Miller est violent, qu’il exploite honteusement Elsa, qu’il est souvent ivre et qu’il trompe le public sur les distances parcourues. Il est difficile de les écarter à priori d’autant qu’un article antérieur aux accusations de Raveret paru dans le journal The Oswego Morning Herald en date du 27 mars 1879 évoque en termes fort peu élogieux le comportement de Miller. Ce document qui reprend, avec de nombreuses approximations sur les noms des protagonistes, un article du Troy Standard, affirme que Miller boit et qu’il bat sa femme, Lui et sa famille logent dans des chambres luxueuses tandis qu’Elsa n’a droit qu’à une chambre bon marché. L’article affirme également que Burt Miller aurait également insulté Elsa à plusieurs reprises et qu’il l’exploite honteusement en gardant la quasi totalité des recettes générées par les prestations d’Elsa.

« Burt goes drunk in Albany and beat his wife, and while in Troy became balmy and chokes his wife untilshe was trifle darker in the face than usual. He abused Elsa Von Blumen in a shameless manner and called her all the vile names he could recollect. All Elsa receives is 25 dollars for each 100 miles, even the « benefits » going into Miller’s bag. Elsa has been put away in cheap rooms while Miller, his wife and the other leeches have rolled in luxury. At Waterford Miller compelled Elsa, after she walked 100 miles, to get in an open carryall and ride to Troy, and the natural consequence was, the simple young girl was taken by a cold which doubtless take her to her grave . As soon as Elsa completes her task at Ithaca, she will leave Miller and return to her home in Rocherster. The sum total the girl has received will not exceed 150 dollars, while Miller has tousands as the result of his thievery. We were satisfied from the company Miller kept while here that he was a bad man. »

The Oswego Morning Herald, 27 mars 1879

La suite de l’histoire d’Elsa et notamment son mariage bien des années plus tard avec Burt Miller bouscule quelque peu le noir tableau présenté par la presse de l’époque. Il est certain que Burt Miller, notamment quand il est ivre, est parfois insultant et violent. Il est probable qu’au moins au début de leur collaboration, avant que des liens forts ne les unissent, il ait tenté de tirer le maximum d’argent du travail d’Elsa. Pourtant comment expliquer si leurs relations n’avaient été faites que de violence et d’exploitation qu’ils vécurent aussi longtemps ensemble et qu’ils se soient mariés alors qu’Elsa, sa carrière terminée, n’apportait plus aucun revenu au couple

Un article du « New York Evening Times » daté de mars/septembre 1879 reprend lui aussi les accusations de fraudes de Raveret :

« Ces déclarations (celles faites par Raveret) confirment les soupçons envisagés par beaucoup quand ils étaient à Albany ».

Le système de fraude organisé par Miller avec la complicité de Raveret qui fait office de chronométreur lors des spectacles est fort simple. Les pistes sont quasiment systématiquement créées juste avant l’exhibition d’Elsa et les deux hommes qui en effectuent la préparation leur attribuent une distance supérieure à la réalité. Il est donc beaucoup plus facile pour Elsa qui a probablement connaissance de tout cela de réaliser de remarquables performances. Pour en terminer avec le coté sombre de Burt Miller, deux coupures de presse extraites du « Fort Plains New York Mohawk Valley Register » 1877/1879 et du « Watertown New York Daily Times », nous apprennent qu’avant de s’occuper d’Elsa il était le manager de Bertha Von Berg, marcheuse célèbre originaire de Rochester qui elle aussi fit en son temps la une des journaux pour de sordides histoires d’argent.

Malgré les nombreux éléments à charge toutes ces accusations paraissent peu crédibles à l’auteur de l’article du 24 juillet 1879 paru dans The Fayette County Herald et il conclut simplement en évoquant la parfaite tenue des spectacles organisés par Miller dans toute la région. [17] - Il semble qu’il soit suivi en cela par la majorité car cette affaire paraît avoir eu peu de conséquences immédiates sur la suite de la tournée d’Elsa qui possède le soutien de nombreux fans. Ceux ci, selon la presse, auraient même probablement donné une bonne correction à Raveret si celui ci avait été dans les parages.

Après un passage fin avril 1879 à Painesville dans l’Ohio, puis à Tiffin début mai, on la retrouve fin mai à Springfield puis fin juin à Washington Court House toujours dans l’Ohio. Elsa Von Bulmen se produit à Hillsboro les 9 et 10 juillet pour une exhibition sur 100 miles puis à nouveau le 12 juillet cette fois ci sur 20 miles. Elsie, comme on la surnomme amicalement dans certaines coupures de presse, se produit ensuite à Wheeling, à Chillicothe dans l’Ohio les 31 juillet et 1er août, puis à Portsmouth dans le New Hampshire, les 14 et 15 août, à Mansfield et enfin à Circleville les 30 et 31 août. Après une pause en septembre et octobre dont il est difficile d’affirmer avec certitude qu’elle est liée aux problèmes rencontrés par le team, Elsa Von Bulmen continue cette tournée à l’automne. On la retrouve à Columbus les 11 et 12 novembre et à Canton toujours dans l’Ohio en décembre. Les 3 et 4 février 1880, elle est de nouveau à Washington Court House avant de continuer sa tournée par Steubenville, Saint Clairsville, Bellaire et Fostoria. [18] - Jamais l’équipe ne s’aventure en dehors d’un périmètre qui est finalement relativement restreint par rapport à l’immensité du pays. Une seule fois à notre connaissance, le team Von Blumen quitte l’Etat de l’Ohio pour aller dans celui voisin du New Hampshire. Il se cantonne sur un territoire que Miller qui est sans nul doute le responsable du groupe, connaît relativement bien, jamais très loin de son domicile afin de limiter les déplacements mais aussi probablement pour s’appuyer sur un réseau de connaissances qui facilite forcément l’organisation. D’autres marcheuses proposaient un peu partout dans le pays des spectacles similaires et pour éviter la concurrence il était également important de bien choisir son territoire.

Soudain durant l’été 1880, la tournée se termine. Le désintérêt de la population pour des spectacles qui n’ont vraiment rien d’excitant, expliquent l’arrêt définitif de ces exhibitions un peu partout dans le pays. La mode est très vite passée et faute d’un public suffisant, les organisateurs et les propriétaires des salles se tournent vers d’autres projets qu’ils estiment plus en adéquation avec le goût du public et donc forcément plus lucratifs. La triche sur les distances parcourues comme ce fut le cas pour Elsa, les scandales financiers qui ont émaillé le parcours de certaines marcheuses comme Bertha Von Gerg ont probablement accéléré un mouvement inéluctable.

Le monde évolue. Le recensement du 1er juin 1880 indique que désormais les États-Unis comptent 50 189 209 habitants. Depuis l’année précédente, la nouvelle ligne ferroviaire transnationale nord permet d’effectuer le trajet de New York à San Francisco soit environ 5600 kilomètres en seulement 7 jours. Tout va de plus en plus vite, et le public porte une attention particulière aux évolutions technologiques qui commencent à bouleverser la vie de tout un chacun. Les marcheuses que l’on peut considérer comme les pionnières de l’athlétisme féminin, eurent une carrière sportive brève et difficile. Nombre d’entre elles, issues de l’immigration avaient trouvé dans cette activité le moyen de vivre décemment et pour beaucoup d’entre elles, le retour à l’anonymat ne fut pas simple. Seule Bertha Von Hillernva réussir une brillante reconversion. Après avoir réalisé durant quelques mois des exhibitions cyclistes, elle va complètement changer d’activité et devenir une artiste peintre renommée.

Pour gagner de l’argent, Elsa et Burt doivent désormais utiliser différemment les capacités sportives de la jeune femme qui souhaite vraiment continuer une activité physique régulière. Il faut donc se tourner vers une autre discipline plus porteuse et plus spectaculaire : le grand bi. Si l’usage du bicycle rencontre un certain succès à New York et dans quelques grandes villes américaines, comme Boston où le premier « cycle club » est créé en 1878, dans l’Ohio les pratiquants sont rares. [19] - Dans tout le pays, en dehors d’un très très petit nombre de sportives qui montent un grand bi, la plupart des femmes qui veulent « pédaler » s’essaient au tricycle. Lourd et peu maniable, il est néanmoins beaucoup plus recommandé pour les femmes notamment depuis qu’en 1881, la Reine Victoria a fait sensation en commandant une machine de ce type pour son usage personnel.

En 1880, les rares machines existantes sont en général la propriété de personnes aisées. Il s’agit de modèles qui le plus souvent sont fabriqués sur commande en Angleterre. Les constructeurs américains sont très en retard sur leurs homologues britanniques. Ceux ci ont alors la réputation de produire les meilleurs bicycle du monde. L’usage du grand bi est avant tout citadin et il demeure pour quelques années encore l’apanage d’une élite.

 

Pourtant dès 1880, dans les milieux intéressés par le « progrès » on perçoit fort bien la place que le bicycle va bientôt occuper dans la société, comme en témoigne l’article du «  Cincinnati Daily Star »  du 22 octobre 1880.

« La prochaine chose à laquelle le public devrait s'intéresser et, si possible, se lever, hurler et parier son argent, c'est le vélocipédisme ou la cyclologie. Cet «isme ou ologie» a reçu peu d'attention et n'a été que peu développé dans ce pays par rapport au chiffre qu'il a atteint en Angleterre et en France. Tandis que le vélocipède ou bicyclette a été donné à la «jeune Amérique», et entièrement ignoré comme moyen de transport pour des individus mûrs et dignes, dans ces derniers pays, il a été cultivé par la noblesse et la haute bourgeoisie et figure largement dans les cercles sportifs. » [20]

Pourquoi et comment Elsa Von Blumen s’est elle orientée ainsi vers la pratique du bicycle plutôt que vers un autre sport cela est difficile à dire précisément. Il est en tout cas certain que lors de ces tournées, elle a assisté au moins une fois à une exhibition. Ainsi lors de son spectacle organisé à Hilsboro en juillet 1879, une démonstration de bicycle a lieu pendant un temps de pause des marcheurs.

« Mr Geo. Bowers gave an exhibition on his bicycle during the morning, which added to the interest of the occasion »

The Highland Weekly News., 17 Juillet, 1879

Signe de cet engouement naissant, « The Cincinnati Daily Star » en date du 22 novembre 1879 évoque pour la première fois, l’ouverture d’un établissement pour apprendre à faire du bicycle à l’intérieur des bâtiments servant à l’exposition industrielle de la ville.

Voyant l’intérêt du public, Elsa ou Miller ont peut être saisi tout le bénéfice qu’ils pourraient tirer de ce merveilleux engin. Ils ont aussi probablement eu connaissance de la reconversion réussie de Bertha Von Hillern, la marcheuse renommée. Celle ci est probablement la première femme a avoir effectué des exhibitions de grand bi un peu partout dans le pays. Installée à Boston, Bertha Von Hillern semble avoir arrêté la marche à la fin de l’année 1878 et, pour une courte période, s’être adonnée au bicycle avec la même popularité.

Si l’utilisation du tricyle par les femmes ne semble pas susciter trop de réaction, il n’en va pas de même pour la pratique du bicycle. En 1895, dans son livre « A wheel within a wheel » la féministe Frances E. Willard déclarait avec beaucoup de lucidité et d’ironie :

« Je sais parfaitement que lorsque, il y a dix ou quinze ans, miss Bertha von Hillern, une jeune artiste allemande en Amérique, se mit en tête de faire des démonstrations de son habileté à faire du vélo, elle était vue comme une sorte de demi-monstre. Libéraux comme l’étaient les gens de cette période lointaine et plein d’ignorance, dans leurs vues de ce qu'une femme peut entreprendre, je me serais certainement sentie compromise, en allant la voir rouler, pas parce qu'il y avait un quelconque mal la dedans, mais seulement à cause de ce que nous appelons en langage simple "le discours des gens"... »

Il faut reconnaître à Elsa un véritable courage dans ce choix. En décidant ainsi de se lancer dans la pratique du bicycle elle savait bien que le moindre écart dans son attitude serait susceptible de lui attirer insultes et moqueries. Elle déclara d’ailleurs bien des années plus tard qu’elle avait été victime d’une agression sexiste lors d’un six jours au Madison Square Garden, un spectateur ayant jeté volontairement sa canne dans les rayons de sa roue avant ce qui l’a fit chuter lourdement.

Durant la période allant du printemps 1879 à l’été 1880, les journaux de l’Ohio qui annoncent et qui relatent les spectacles d’Elsa, parlent régulièrement de bicycle. Ils font état d’un intérêt modeste mais sans cesse croissant du public américain pour « le cheval de fer » et ils parlent des premières courses locales qui sont organisées. [21]

L’édition du 13 mai 1880 de l’hebdomadaire « The Higland Weekly News » qui nous a beaucoup renseigné sur les spectacles d’Elsa Von Blumen, nous apprend qu’elle vient de se mettre avec succès à la pratique du bicycle.

« Miss Elsa Von Blumen has learned to ride a bicycle, and is said to be one of the best riders in the State. »

Qu’Elsa Von Blumen soit immédiatement considérée comme une des meilleures cyclistes de l’Etat ne doit pas être forcément considéré comme une flatterie sans fondement. Le même journal en date du 23 septembre 1880, nous apprend que dans la ville d’Hillsboro, trois citoyens seulement possèdent une machine.

« We already have three machine here, owned by Bowers, Bridwell and Bell. »

On retrouve parmi les trois personnes citées dans cet entrefilet, Geo. Bowers, l’homme qui a exécuté une exhibition l’année précédente lors du passage du spectacle d’Elsa à Hillsboro. La ville, capitale des Highlands est certes modeste et ne compte que 3 234 habitants lors du census de 1880 mais elle n’est pas une exception. Le journal « The Advertiser » en date du 7 juin 1881 précise qu’à Geneva, petite bourgade de l’Etat de New York, il y a au total quatre bicycles pour une population de 5 878 habitants en 1880. Dans les deux cités, il y a donc moins d’un bicycle pour 1 000 habitants. Si nous prenons le ratio de 0,9 machine pour 1 000 habitants pour l’ensemble de l’Ohio, le nombre de possesseurs d’un bicycle serait alors inférieur à 3 000 pour une population totale de 3 198 000 âmes. Parmi les heureux propriétaires d’un bicycle, une infime minorité seulement s’adonne à une pratique sportive. Elsa se trouve donc face à une concurrence restreinte au sein de laquelle on peut se demander s’il y a une autre femme. Après quelques semaines de pratique, une sportive aguerrie comme Elsa n’a probablement eu aucun mal à se hisser rapidement au niveau des meilleurs.

A tout juste vingt et un ans, Elsa a tout l’avenir devant elle. Sa carrière sportive démarre véritablement avec ce changement de discipline. Désormais elle va trouver régulièrement en face d’elle d’autres femmes entraînées et bien décidées à se battre férocement pour décrocher la victoire. Peu importe la distance parcourue, il n’y aura plus d’accommodement possible, il lui faudra être la plus forte pour rester sous les feux de la rampe...

2. - Entre passion et business , une reconversion laborieuse

L’Ordinary, ou the High Wheel bicycle n’est pas d’un maniement aisé. Marc Twain s’y est essayé en 1884 et de son apprentissage laborieux et émaillé de nombreuses chutes, il en a tiré un petit livre plein d’humour (Taming the bicycle). Jeune et dynamique,Elsa n’a pas  éprouvé les mêmes difficultés pour se jucher sur sa machine, trouver l’équilibre et pédaler. Elle semble avoir été très vite à l’aise sur sa machine et elle réapparaît sur le devant de la scène dès décembre 1880 lors d’exhibitions dans les villes d’Auburn et de Rochester.

A Auburn, Elsa pratique encore les deux disciplines : marche et bicycle. Il est en effet prévu au programme de la soirée qui doit se dérouler dans les locaux de l’Académie de Musique, qu’Elsa donne d’abord une exhibition de bicycle. Ensuite elle doit affronter W. H. Hoagland, un homme dont nous reparlerons lors d’une marche de 35 miles. On peut penser qu’ Elsa et Burt Miller n’ont pas imaginé que les spectacles de marche allaient disparaître avec une telle rapidité. Pour eux, la démonstration de bicycle ne constitue, qu’une activité complémentaire pour étoffer les exhibitions d’Elsa, et faire rentrer un peu plus d’argent dans les caisses comme en témoigne un entrefilet paru dans le journal « The Rochester Democrat and Chronicle » à la fin de l‘année 1879.

« Miss Elsa Von Blumen, the walkist, is said to be practising bicycle riding, preparatory to making it an additional feature at her pedestrian exhibitions, the coming winter. »

« On dit que Mlle Elsa Von Blumen, la marcheuse, pratique la promenade à bicyclette, se préparant pour en faire un élément supplémentaire à ses exhibitions pédestres, l'hiver prochain. »

Il est intéressant de noter que dès la première exhibition donnée par Elsie, la publicité met bien plus l’accent sur la démonstration de bicycle que sur la marche. Avec une taille de caractère bien supérieure, le mot « Bicycle » écrase littéralement l’annonce de la course de marche. L’ordre est inversé et l’activité secondaire n’est déjà plus celle qui était prévue au départ. Dans un autre article daté du 15 octobre 1880 diffusé dans « The Evening Auburnian », nous apprenons qu’Elsa utilise un bicycle fabriqué par The Pope Manufacturing Company de Boston. Il s’agit d’une machine à la décoration « plaqué nickel » (nickel plated) dont le diamètre de la roue avant est de 44 pouces soit 111 cm. En général le diamètre de la roue avant d’un Ordinary est compris entre 120 et 150 centimètres. Il s’agit donc d’un petit modèle tout à fait adapté à des démonstrations d’agilité mais pas du tout à des compétitions de vitesse. Il convient de ne pas oublier que l’Ordinary n’ayant pas de système de démultiplication, c’est le diamètre de la roue avant qui constitue son développement. Avec une tel engin il est donc quasiment impossible de rivaliser avec un adversaire doté d’une machine de 130 cm. Plus tard pour gagner de la vitesse, Elsa utilisera des modèles beaucoup plus grand et elle ira jusqu’à utiliser une machine dotée d’une roue avant de 132 centimètres.

« On se rappellera que Mlle Von Blumen fera pour la première fois une apparition publique en bicyclette à l'Académie de Musique jeudi soir prochain. La réception de cette charmante petite dame à Auburn, il y a environ deux ans, a été une ovation et il est prévu que, dans l'occasion présente, elle sera accueillie par une salle comble. Un match de marche a été organisé et à la fin de sa performance de bicyclette, Mlle Von Blumen et Mlle Kate Kurst, de cette ville, lutteront conjointement avec Will Hoagland sur la piste de sciure de bois. Les dames s’efforceront de marcher 35 milles pendant qu’ Hoagland parcourira 44 milles... »

The Evening Auburnian, 30 novembre 1880 [22]

Si certains journaux informent parfois leurs lecteurs du temps réalisé par Elsa sur un mile, ou sur une autre distance, l’essentiel est ailleurs. Tant qu’Elsa ne se sera pas frottée à d’autres femmes dans de véritables compétitions, elle est et demeure une artiste dont on admire la bienséance, le maintien, l’élégance de la tenue et la beauté physique.

« The Rochester Express says  : Elsa Von Blumen rode a mile on a bicycle in four and three quarters minutes at the arsenal, last evening. »

The Evening Auburnian, 17 décembre 1880

L’article paru dans « The Auburnian News and Bulletin » le 03 décembre 1880 est à notre sens significatif de la façon dont Elsa est perçue par son public. Les reportages annonçant sa venue, les déclarations qu’elle ou Burt Miller peuvent faire, visent toujours la même cible : les classes moyennes et aisées bien pensantes de chaque cité. En se plaçant le plus souvent sous le patronage d’un club ou d’une œuvre de bienfaisance, en adaptant au mieux la tenue d’Elsa et son attitude en public, ils visent à donner à leurs spectacles toute la respectabilité nécessaire. Ils espèrent ainsi attirer les notables car ils considèrent que la présence de ces personnalités locales amènera forcément de nombreux autres spectateurs.

«La petite artiste a été chaleureusement accueillie par le beau public, qui comprenait plus de dames que par le passé lors de spectacles similaires, en compagnie de quelques-unes des personnalités les plus importantes de la ville ...L'exhibition de bicyclette par Mlle Von Blumen a montré son habileté merveilleuse sur le véhicule brillamment étincelant, et sa représentation a été saluée avec des applaudissements mérités. Elle va rouler deux fois ce soir, en ouverture et à nouveau plus tard. Son costume élégant, sa beauté et son allure distinguée la rendent plus populaire que jamais ... » [23]

Dans la presse, elle est présentée comme la seule femme cycliste de l‘Etat d’Ohio, [24] - voir même des Etats Unis.

Cet argument, très vendeur pour les organisateurs n’est pas qu’une simple figure de style pour accrocher de nouveaux spectateurs et il est très proche de la réalité tant sont rares les femmes qui savent utiliser un grand bi.

Il n’y a finalement que peu de choses qui changent dans le mode opératoire du team. Burt Miller est toujours l’entraîneur d’Elsa. [25] - Ce sont les mêmes méthodes pour ne pas dire les mêmes recettes qui sont utilisées pour organiser des spectacles et gagner de l’argent. Qu’il s’agisse de courtes distances ou d’épreuves un peu plus longues, le principe du handicap est utilisé à chaque fois qu’Elsa est opposé à un adversaire masculin. Parfois elle se retrouve face à un de ses anciens condisciples, comme ce sera le cas par exemple selon the Rochester Democrate Chronicle en 1886, lors d’un match de 27 heures où elle doit parcourir une distance double à celle du marcheur. Elsa réalise également de simples exhibitions et elle s’attaque à des« défis marathons » sur une distance de 1000 miles soit un peu plus de 1600 kilomètres parcourus en 6 jours soit une distance quotidienne moyenne de 267 kilomètres.


 Toujours dans le but de se faire connaître et apprécier, Elsa propose régulièrement ses services afin de soutenir des œuvres caritatives ou l’édification de monuments. Durant sa carrière de marcheuse, elle avait réalisé une exhibition pour collecter des fonds pour aider le peuple irlandais victime de la famine. En 1881, elle propose de courir contre un trotteur ou un cheval de course et de reverser la moitié de la recette pour l’édification d’un monument dédié aux soldats morts durant la guerre civile. En décembre 1884, elle offre également ses services pour permettre l’installation de la statue de la liberté à New-York. Si la célèbre statue d’Auguste Bartholdi a été financée par les dons du peuple français, le socle resta à la charge des américains. Pour recueillir l'argent nécessaire à sa construction des spectacles de théâtre, des expositions d'art, des ventes aux enchères ainsi que des combats de boxes professionnels furent organisés. Soutenue par Mr Bishop, gouverneur de l’Ohio, Elsa propose de courir 100 miles au Madison Square Garden contre un ou deux chevaux. Apparemment la proposition d’Elsa n’a pas été retenue et le spectacle n’a pas eu lieu mais il montre qu’à cette date, Elsa cherche à étendre son champ d’intervention au-delà de l’Ohio. [26]

En ce début des années 1880, les opposantes à Elsa sont encore très rares, ce qui ne sera plus le cas quelques années plus tard et pour faire rentrer de l’argent, elle estopposée à de nombreuses reprises à des chevaux qu’il s’agisse de trotteurs ou de chevaux de course. Ce type de match semble beaucoup intéresser le public et on en retrouve assez fréquemment trace dans la presse. Comme Elsa, Louise Armaindo et les rares autres femmes bicyclistes de l’époque se sont adonnées assez régulièremen tà ce genre d’exhibition lucrative.

Sur des pistes bien plus adaptées à des courses de trotteurs qu’aux roues d’un bicycle, les matchs sont forcément très inégaux. Bien évidemment le choix du handicap fait par les organisateurs vise à rendre le match équilibré doté d’un final à suspens afin d’attirer les spectateurs et les tenir en haleine. En général, la course est composée de deux manches et d’une belle. En juin, à Rochester la ville où elle réside, Elsa doit effectuer un mile pendant que le trotteur doit en parcourir 1,5. En août, à Hillsborough, le défi lui est nettement plus favorable car elle ne doit effectuer qu’1/2 mile alors que le cheval doit en courir un. A Canton au mois d’octobre, elle est opposée à deux trotteurs différents sans qu’il y ait cette fois ci plusieurs manches par course.

De toutes ces rencontres une a profondément marqué les esprits, il s’agit d’un match au Rochester Driving Park.entre Elsa Von Blumen et la jument Hattie, une trotteuse renommée. Il a été immortalisé par un magnifique dessin de presse et à fait l’objet de nombreux articles dans les journaux locaux. La population de la ville où demeurait Elsa était venue ce jour là en masse assister à l’évènement.

 

 

Personne ne croyait vraiment à la victoire de la jeune femme, bien au contraire, nombreux était ceux qui espéraient même une défaite à plate couture d’Elsa car ils ne voyaient pas forcément d’un bon œil, l’exhibition d’une femme sportive. Battue lors de la première manche, Elsa remporte la seconde et la belle. Elle affronte ensuite  victorieusement une femme jockey qui pratique le trot monté.
                                                                                                             

 

 

 

 

 

Etat de la piste du Rochester Driving Park au moment de son inauguration

http://www.lowerfalls.org/plus/maplewood/

Au delà des résultats totalement anecdotiques de ce type de spectacle, il est intéressant de noter dans un article du « Higlands Weekly News », en date 11 août 1881, la force et la technique d’Elsa comparée à celle de nombreux autres « bicyclistes ». S’il est à peu près certain que pour une partie au moins des exhibitions de marche qu’elle a réalisée durant les années précédentes, les distances ont été abusivement gonflées par Burt Miller, il n’en demeure pas moins qu’Elsa est une sportive accomplie capable de performances que de nombreux hommes sédentaires sont absolument incapables de réaliser. En effet, une semaine avant le match opposant Elsa à un trotteur, lors d’une épreuve organisée sur la même piste, les jeunes hommes qui devaient s’affronter lors d’une course, durent finalement renoncer car ils ne purent réussir à faire avancer leurs machines correctement. Le journaliste prend bien soin de préciser que la psite était dans un état similaire,

Elsa ne possède pas selon les observateurs de l’époque, un style pur et très esthétique mais ils s’accordent à reconnaître qu’elle est diablement efficace sur sa machine :

« Le style de Miss Von Blumen est dans une large mesure très laborieux mais quand elle se penche en avant pour un sprint son bicycle semble voler sur la piste. »

« Miss von Blumen's style is to a great extent very laborious, but when she leans forward for a spurt her bicycle seems to fly around the track ». [27]

 

Monter sur un grand bi, y tenir l’équilibre et se déplacer constituait une performance que peu d’hommes étaient capables de faire. Qu’une femme au physique agréable et à la présentation élégante, soit aussi à l’aise dans cet exercice, tenait dans l’esprit de certains du miracle et suscitait en général l’admiration. Tout dans le comportement public d’Elsa contribue à forger une respectabilité idéale. Elle a su, avec intelligence, adapter une tenue qui ne suscite aucune réprobation et qui en même temps ne soit pas trop gênante pour pédaler. Comme pour ses démonstrations pédestres, elle réussi a s’attirer la sympathie des notables tout en ayant parmi les jeunes hommes des villes où elle se produit, des fans protecteurs, admiratifs, et pour certains probablement amoureux d’elle. A chaque étape, Elsa reçoit un accueil bienveillant de personnalités locales : hommes politiques, religieux ou militaires Pourtant cela n’allait pas de soi, bien au contraire. Une femme née à l'époque Victorienne n’avait en général pas la liberté d’Elsa. Il était dans l’ordre des choses que les dames des classes moyennes et supérieures se marient, donnent naissance à des bébés, de préférence des garçons, et s’occupent à plein temps de leur foyer. Dans une famille respectable, la place de la femme était dans la maison, où elle passait ses journées, coincée dans un corset étouffant et une jupe cerceau encombrante. C’était pourtant là, et seulement là, chez elle, qu’elle pouvait échapper à l’autorité de leur mari et jouir d’un peu de liberté. Les femmes n'étaient pas censées exercer leur corps, pas plus d’ailleurs que leur esprit, ce qui finalement les rendaient fragiles et faibles. C’est d’ailleurs sur ce point que les premières féministes américaines retournèrent les arguments machistes et puritains à leur avantage. Elles surent mettre en avant le fait qu’une femme qui pratique une activité physique, tout en respectant la morale, est plus forte et mieux armée pour affronter la maternité et élever ses enfants. Au final, selon elles, c’est toute la nation qui y gagne. Le raccourci peu paraître simpliste mais en défendant les bienfaits d’une activité sportive pour les femmes, elles n’évoquent jamais la liberté de celles ci à disposer de leur corps mais mettent en avant des résultats positifs pour la société américaine dans son ensemble.

Les rares propos d’Elsa rapportés par la presse insistent sur la défense du droit des femmes à faire du sport. Elsa y affirme fermement ses convictions. Elle évoque également son amitié, réelle ou supposée, avec Mary Livermore, une des grandes figures du féminisme américain, au risque de se mettre à dos la frange la plus conservatrice de la population.

C’est son travail auprès de la Commission Sanitaire de Chicago durant la guerre civile (guerre de sécession) qui a conduit Mary Livermore à devenir une suffragette et une réformatrice sociale active. Elle y avait acquit la conviction ardente que l'extension du droit de vote aux femmes était nécessaire pour réaliser des réformes sociales et faire avancer son pays. Mary Livermore devint par la suite éditrice d’un journal féministe « The Agitator » puis elle prit la Présidence de plusieurs organisations œuvrant pour le droit des femmes notamment l'American Woman Suffrage Association (1875-1878), l'Association pour la promotion de la femme (1873) et la Massachusetts Woman's Christian Temperance Union (1875-1885).

Dans un article du « Fayette County Herald », en date du 26 Juin 1879, l’auteur évoque, pour soutenir les exhibitions pédestres d’Elsa, les recommandations de Marie Livermore en matière de santé et d’exercice physique mais en aucun cas il ne parle de liens amicaux entre les deux femmes. Qu’il y ait eu une proximité de pensée entre elles, cela semble indéniable. Il n’y a par contre aucun élément susceptible d’étayer cette soi disant amitié. Si les deux femmes se sont rencontrées, nous n’en avons aucune trace. Qu’il s’agisse d’une simple posture ou plus probablement de réelles convictions, la démarche est habile. Elsa s’attire ainsi la sympathie de la frange progressiste de la population et surtout elle donne à ses spectacles un aspect pédagogique et formateur. Peut être faut il voir là, l’intervention de Burt Miller dont l’expérience dans l’organisation de spectacles avec des sportives est indéniable.

Promouvoir l’activité physique pour les femmes, c’est revendiquer leur droit à être bien dans leur peau et finalement à disposer au moins sur ce point de leur corps librement. Pourtant il nous semble exagérer de considérer Elsa Von Blumen comme une figure active du mouvement progressiste américain. Elle ne prend position que pour défendre le droit aux femmes à pratiquer une activité physique régulière et toujours en se plaçant dans l’intérêt même des femmes car cela est positif pour leur santé. Jamais dans les quelques déclarations que nous avons pu dénicher dans la presse de l’époque, Elsa ne va plus loin.

Ses interventions, aussi intéressantes soient elles, n’ont finalement qu’un seul objectif : défendre son droit à exercer son activité professionnelle basée sur le sport, sans jamais aller trop loin pour ne pas risquer de se mettre à dos des notables ce qui aurait une incidence sur la programmation de ses spectacles. Dès qu’elle arrêtera sa carrière, Elsa Von Blumen disparaîtra totalement de la vie publique et elle ne militera plus de manière active et visible pour le droit des femmes.

 
Traduction

http://www.lowerfalls.org/plus/maplewood/
On trouve également cette déclaration in extenso dans plusieurs journaux de l’époque
dont The Advertiser du 14 Juin 1881

 

L’habileté de la communication d’Elsa est de défendre de réelles avancées dans le droit des femmes tout en ayant un discours s’inscrivant pleinement dans les jugements moraux de son temps.  Avec les hommes, la rivalité se doit d’être amicale. Les jeux et les paris considérés comme vils et immoraux sont bannis de ses exhibitions.

Les mentalités évoluent et à la fin des années 1880, quand le « Safety » tellement plus facile à utiliser, aura définitivement supplanté l’«Ordinary », les opposants au droit des femmes à pratiquer la bicyclette seront en voie de disparition. Quelques irréductibles figés dans des préjugés d’un autre temps demeurent comme en témoigne un article du « Sunday Herald and Weekly National Intelligencer », du 19 Juillet 1891 où l’auteur déclare que la pire chose qu’il lui ait été donné de voir dans sa vie est une femme sur une bicyclette. [28]

L’évolution est pourtant inéluctable et en 1896 la féministe Susan B Anthony pourra à juste titre déclarer :

« Let me tell you what I think of bicycling. I think it has done more to emancipate women than anything else in the world. It gives women a feeling of freedom and self-reliance. I stand and rejoice every time I see a woman ride by on a wheel…the picture of free, untrammeled womanhood. » [29]

« Laissez-moi vous dire ce que je pense du vélo. Je pense qu'il a fait plus pour émanciper les femmes que n'importe quoi d'autre dans le monde. Cela donne aux femmes un sentiment de liberté et d'autonomie. Je me lève et je me réjouis chaque fois que je vois une femme qui pédale sur un deux roues ... l'image d'une femme libre et sans entraves. »

Tout cela est une autre histoire à laquelle Elsa ne participera pas. Jamais elle n’utilisera une bicyclette classique et elle restera jusqu’à la fin de sa carrière fidèle au grand bi.

 

Les rares photos et gravures représentant Elsa sur son grand bi, nous permettent de découvrir sa tenue qui en dehors de la couleur, est à peu près toujours la même. Dans la vie quotidienne, les femmes portaient à l’extérieur des costumes composés d’une jupe longue et d’une veste souvent avec des motifs fleuraux, peu pratiques pour les exercices de gymnastique. Bien évidemment l’utilisation de robes ou de jupes longues était quasiment impossible sur un grand bi. A partir des années 1850, Amélia Bloomer, alors que le corset est encore partie intégrante des tenues féminines, fait la promotion d’un ensemble plus agréable à porter, composé d'une blouse ample, une jupe s’arrêtant au niveau du genou, et un pantalon baggy que l’on appellera plus tard le «  bloomer ».

Le bloomer se démocratise vers 1880, en relation avec les premières campagnes d'émancipation des femmes et il sera largement utilisée quand les premières «  Safety Bicycle » apparaîtront. [30] - Elsa semble n’avoir jamais utilisé cette tenue au cours de sa carrière. Au tout début des années 1880, est apparue une mode de costumes sur mesure semi-masculins et c’est le choix que fit Elsa. Elle porte une tenue composée de bottines, d’une culottes et de bas serrés qui s’accordent avec une veste courte et un couvre-chef. Pour que son équipement ne paraisse trop osé à certains et pour le rendre plus acceptable, elle rajoute sur ses culottes, non pas une jupe comme les photos pourraient le laisser croire mais un simple petit tablier frangé, ce qui la gène un peu moins pour pédaler. Avec son chapeau qui nous paraît par contre bien encombrant, elle couvre ses cheveux et rallonge sa silhouette. L’ensemble a probablement été étudié avec soin. A la fois modeste et sophistiqué, il est finalement tout à fait apte à satisfaire aux exigences d’une certaine bienséance. Sa tenue, comparée avec celle d’Hattie Lewis, de Lulu Gordon ou de Louise Armaindo, l’autre grande championne Nord Américaine du début des années 1880, [31] - est, au final, plus discrète et plus distinguée.

 

 

Dans le but de promouvoir les compétitions de grand bi et bien évidemment les spectacles d’Elsa, Burt Miller et un autre manager du nom de Robinson organisent à l’occasion de meetings cyclistes qui ont lieu dans la ville d’Utica, le 4 août 1881 et d’Albany, le 10 août, la promotion d’une médaille en or pompeusement dénommée « Médaille Von Blumen ». On y trouve sur une face le portrait d’Elsa et sur l’autre, une inscription personnalisée portant la date et le lieu de l’épreuve. Il est prévu que cette médaille soit remise au vainqueur général des courses par Elsa lors d’une cérémonie tout à sa gloire. Un orchestre militaire y joue plusieurs morceaux en l’honneur de la jeune championne. A Utica, le vainqueur général des courses est un jeune homme alors totalement inconnu du public, qui deviendra quelques années plus tard un grand industriel de l‘industrie du cycle et de l’automobile, Charles Herman Metz. [32]

Comme l’ensemble des compétiteurs de l’époque, Elsa se doit d’être très polyvalente pour parvenir à se constituer un calendrier qui ne soit pas trop désertique. En plus des matchs sur de très courtes distances, elle se lance également dans des défis marathons pour lesquels son passé de marcheuse est d’une grande utilité. A plusieurs reprises, le spectacle qu’elle propose, consiste à parcourir 400 miles en 51 heures. Plus rarement, elle tente de réaliser 1000 miles en 6 jours. Sur la base d’une vitesse de 16,66 kilomètres par heure (10 milies), ce qui, compte tenu des performances des machines et de l’état des pistes paraît réaliste, représente un peu plus de 16 heures de selle par jour. [33]

Elsa réalise à plusieurs reprises ce challenge au cours de sa carrière mais parfois pour réussir il lui faut aller au bout d’elle-même. Il arrive même que l’on soit obligé de la descendre de son engin et de lui donner quelques stimulants. C’est là que son passé émaillé de tricherie rattrape Elsa. Ainsi pour commenter une de ses performances réalisée à Pïttsburgh en 1881, un journaliste qui doute fortement de la réalité de la distance parcourue, rappellera avec beaucoup d’humour à ses lecteurs, les magouilles de l’entourage d’Elsa. Burt Miller, y est présenté comme l’inventeur d’un brevet : « The Miller mile », une distance élastique, variable mais toujours inférieure à la distance réelle.…

Mauvaise information ou, plus probablement erreur volontaire, pour mettre Burt et Elsa dans l’embarras, le journaliste prétend qu’ils sont mari et femme...

 

Il n’y a probablement aucun lien entre cet article et la suite de l’histoire mais la fin de l’année 1881 et le début de l’année suivante vont être très compliquées pour Elsa sur le plan personnel et professionnel. De nombreuses coupures de presse du mois de décembre 1881 affirment qu’Elsa a tenté de se suicider en sautant par la fenêtre de sa chambre dans un hôtel de Pittsburgh.

« Une jeune femme en difficulté

Un télégramme de Pittsburg déclare : «Une femme cycliste a tenté de sauter par la fenêtre du Home Hôtel, jeudi soir dernier. Elle prétend avoir été abusée par son manager. Le manager est un Allemand nommé Miller et la dame s’appelle Miss Von Blumen. Mr. Miller était jaloux de la belle cycliste et a rendu sa vie malheureuse. Dans un moment de désespoir, la jeune femme essaya de sauter par les fenêtres de l'hôtel. » Comme Burt Miller a une femme, qui n'est pas Mlle Von Blumen, les gens sont curieux de savoir comment la belle cycliste peut le rendre jaloux. » [34]

Quelques jours plus tard, de la cité d’Urbana où elle séjourne, Elsie Von Blumen écrira au « Rochester Herald » pour démentir la rumeur de sa tentative de suicide et pour déclarer qu’elle est bien vivante et qu’elle jouit d’une excellente santé. [35] - Malgré le probable désarroi dans lequel elle se trouve, Elsa tente ainsi de sauvegarder son image de respectabilité et d’honorabilité. Elle sait bien que son public ne lui pardonnera pas d’être la maîtresse d’un homme marié. Il lui faut donc contre attaquer, démentir les relations qu’elle est supposée entretenir avec Burt Miller et affirmer haut et fort que tout va bien. L’incident de Pittsburgh laisse des traces. Quelques jours plus tard, Elsie et Burt Miller cessent officiellement de travailler ensemble. Ils faisaient équipe depuis trois ans.

Nous ne savons pas depuis combien de temps leur collaboration est devenue une affaire sentimentale, mais pour Elsa cela a déjà trop duré. Elle ne supporte plus cette vie faite de mensonges et de dissimulation et c’est elle qui provoque la rupture. Burt Miller, comme bien des hommes dans cette situation a probablement fait preuve d’une grande lâcheté. Elsa dit avoir été abusée car il lui a sans doute fait la promesse, sans cesse repoussée de quitter son épouse.


Sans son manager, Elsa n’arrive plus à faire front. En avril 1882, elle échoue très nettement dans une nouvelle exhibition de 1000 miles. Elle ne parvient à couvrir que 850 miles dans le temps imparti. [36] - De plus le départ de Miller a totalement désorganisé le fonctionnement du team et toujours en avril, Elsa se retrouve spoliée par son trésorier qui disparaît dans la nature avec la caisse, soit au total 2 000 dollars. La somme dérobée, est importante. Elle représente environ 46 511 dollars de 2015 soit l’équivalent de 42 465 €uros. [37] - Si l’on considère que ce pécule correspond à ce qu’elle a épargné en trois ans de tournée, après avoir payée son équipe technique et l’ensemble des frais (hôtels, déplacements, nourriture...), nous pourrions légitiment penser qu’Elsa a gagné correctement sa vie. Ce n’est hélas pas le cas. Elsa est de plus en plus dans une spirale infernale. Non seulement elle n’a plus d’argent mais elle a également des dettes. Son bicycle est saisi pour un impayé chez un médecin. Elsa ne possédant probablement de deuxième machine, elle n’a même plus la possession de son outil de travail et elle est désormais dans l’impossibilité de s’entraîner.

Mentalement et moralement, elle traverse une période très sombre qui se trouve encore accentué par  la diffusion de  rumeurs peu favorables à l’image de moralité qu’elle tente de se donner depuis le début de sa carrière. Un article du journal « The Wheeling Daily Intelligencer » du 16 mai 1882, qui rapporte les propos d’un de ses confrères, nous apprend qu’Elsa Von Blumen vient de se marier avec un certain Patsy Carran, ancien employé du Beckel House Hôtel à Dayton dans l’Ohio. [38] -  Cette information est totalement fausse mais elle ajoute encore à la confusion qui règne alors sur la vie privée d’Elsa.

Quand arrive l’été 1882, alors qu’elle est toujours empêtrée dans un tas de problèmes, Elsa retrouve pourtant les pistes. Elle entreprend une nouvelle tournée faite de ses habituels matchs contre des chevaux.

 

Après deux années de pratique du bicycle, la carrière d’Elsa s’installe dans la routine. Sans ambition autre que celle de gagner sa vie, elle se cantonne dans des shows sans réelle valeur sportive. En l’absence de concurrence féminine et ayant atteint une notoriété suffisante pour le bon déroulement de ses affaires, Elsa gère ses affaires comme n’importe quel autre entrepreneur de spectacles. En croisant la route de Louise Armaindo, qui clame haut et fort qu’elle est la meilleure cycliste du monde, la carrière d’Elsa va prendre une tout autre dimension. Elle va revenir sur le devant de la scène et s’affirmer réellement comme une des meilleures bicyclistes de son temps.

 

 

 

3. - Un talent perturbé par une vie affective tumultueuse

Dans la carrière cycliste d’Elsa, le mois août 1882 constitue un véritable tournant. Pour la première fois de sa carrière, elle va affronter un bicycliste. Associée à la fameuse championne, Louise Armaindo, elle est opposée dans une épreuve de six jours, à W. J Morgan, présenté comme le champion du Canada. L’épreuve se déroule à Coney Island, sur les terrains du Sea Beach Palace Hotel.

Proche de Manhattan et de la ville de Brooklyn, Coney Island est une zone de villégiature qui se développe rapidement à partir de 1847, à la suite de la mise en service d'une ligne de ferry qui facilite son accès. Devenue en quelques années, une zone malfamée où l'activité des gangs était florissante, Coney Island a commencé à changer à partir de 1868, quand un groupe d'hommes d'affaires, a investi pour en faire une ville balnéaire à l’image de la cité anglaise de Brighton. En juillet 1878, un train a relié la pointe de Coney Island à Brooklyn entraînant un fort développement du quartier et la multiplication des hôtels, des salles de bal, des théâtres et des boutiques. C’est dans ce contexte à proximité immédiate du terminus du train, que le Sea Beach Palace Hôtel a ouvert ses portes en mai 1878.

Le Sea Beach Palace Hôtel était une monumentale et massive structure en acier et verre s’articulant autour d’un grand dôme de verre central. Destiné au départ à être un terminal de chemin de fer, l’hôtel était en fait un immense centre de divertissement.  L'étage principal du bâtiment possédait, en plus de la salle d'attente des trains, un grand restaurant, un bar, un théâtre, une salle de congrès et des salles d'exposition. Des sandwichs, de la charcuterie et des salades étaient servis dans un comptoir-repas de 240 pieds de longueur. Quand la salle des congrès n'était pas utilisée, elle devenait une patinoire.

Il ne semble pas qu’en ce mois d’août 1882, la piste pour la course ait été aménagé dans cette salle, mais plus probablement à l’extérieur, autour du bâtiment car les commentateurs parlent de vent et de soleil qui gênent les compétiteurs. L'étage supérieur servait d'hôtel, avec un hébergement d’une capacité de deux cents personnes ce qui est fort peu par rapport aux autres palaces construits dans le secteur. Le bruit de la foule au rez de chaussée ainsi que l’arrivée régulière des trains incitèrent les clients à chercher ailleurs des chambres plus au calme et assez rapidement, les salles de l'étage supérieur furent converties en bureaux pour la compagnie de chemin de fer. Si les publicités d’alors montrent souvent des gens se baignant devant le Sea Beach Palace, l’hôtel n’a en vérité jamais été aussi près de la plage mais Chas. A. Meritt, le directeur de l’établissement était apparemment prêt à tordre quelque peu la réalité pour attirer la clientèle... [40]


Bien évidemment l’épreuve proposée n’est pas une course de Six Jours comme il en subsiste encore quelques unes aujourd’hui. A raison de 6 heures par jour pendant 6 jours, Louise Armaindo et Elsa Von Blumen, qui se relaient toutes les demi-heures, sont opposées à un cycliste de renom W. J. Morgan qui est présenté, à tort, comme champion du Canada. Il est à l’époque difficile pour un cycliste, homme ou femme de trouver des contrats, qu’il s’agisse de simples exhibitions ou de véritables compétitions. Nous ne sommes encore qu’au tout début de la discipline. Rien n’est structuré et tout ou presque est encore à imaginer. Certains coureurs se regroupent sous l’égide d’un manager qui propose aux directeurs de salles des épreuves diverses formant un spectacle susceptible d’attirer les foules. On retrouve ainsi Louise Armaindo et W J Morgan, qualifié parfois de champion des courtes distances, dans un regroupement de cyclistes formé à Chicago et qui se nomme « The League of Champions » aux cotés de Henry W Higham présenté comme le champion d’Angleterre des longues distances, Fred S Rollinson, allias Professeur Rollinson et le canadien Thomas W Eck. Tom Eck tout en continuant à courir, commence dès cette période a s’intéresser au métier d’entraîneur et de manager ce qui l’amènera, bien des années plus tard à s’occuper de la carrière de coureurs de renom comme Jimmy Michael, Jack Prince et Bobby Walthour. D’origine canadienne, Eck, ancien coureur à pied, sera en 1886, à l’age de 38 ans le premier a mettre moins de 6 heures pour parcourir 100 miles.

W. J. Morgan, est un coureur d’origine Galloise, né entre 1853 et 1856 dans le comté de Monmouthshire et dont la carrière cycliste débuta sur le continent Nord Américain au début des années 1880. Vainqueur de très nombreuses courses de courtes distances, il était également tout à fait à l’aise dans des épreuves marathons. Il aurait ainsi détenu le record de distance parcourue en 48 heures : 740 miles (1190 kilomètres). Lors d’un match contre Albert Schock, il aurait pédalé 236 miles (379 kilomètres) sans descendre de sa machine. Parmi ses plus belles victoires on trouve une course de dix-huit heures, à Milwaukee en 1883, une autre de quarante-huit heures à Memphis en 1884, une épreuve de quarante-huit heures à Minneapolis en 1886 et une course de dix-huit heures, à Portland, dans l’Oregon en 1889. Il fit également partie du premier team américain à venir courir une saison en Europe en 1888. Il fut plus tard surnommé « Senator Morgan » ou même « the Senator » en mémoire d’un discours qu’il prononça dans une foire de Pennsylvanie pour soutenir le général James Beaver à l’élection au poste de gouverneur de Pennsylvanie. 41 Manager, organisateur de courses, journaliste, il réussira par la suite une reconversion exemplaire.

Dès le début de la course, il apparaît très vite qu’Elsa Von Blumen est la plus moins rapide des trois concurrents. Il ne s’agit pas d’un manque de préparation ou de capacités physiques inférieures à celles de Louise Armaindo et de W. J. Morgan, mais Elsa est handicapée par une machine qui ne lui permet pas de rouler à un rythme aussi soutenu qu’eux. En effet, Morgan utilise un Ordinary doté d’une roue avant d’1,295 mètre de diamètre, « a 51 inch Yale Roadster », Armaindo monte quand à elle une machine avec une roue de 1,27 mètre de diamètre, « a 50 inch Yale Roadster », alors qu’Elsa utilise un modèle Columbia fait sur mesure dont la roue avant ne mesure que 1,219 mètre,(48 inch). La différence n’est certes pas très importante mais pour effectuer un kilomètre, l’Ordinary de W. J. Morgan nécessite 772 tours de pédale tandis que celui d’Elsa en impose 820. A moins de posséder une souplesse naturelle de pédalage véritablement supérieure, il est évident qu’à la longue Elsa ne peut que s’épuiser pour soutenir le rythme des autres participants. Louise Armaindo et Elsa sont de la même taille : 1,64 mètre mais la Canadienne est beaucoup plus puissante qu’Elsa qui pèse 51 kilos contre 57,5 kilos pour sa partenaire. Elle est donc théoriquement amenée à compenser son manque de puissance par un peu plus de souplesse et de vélocité mais ici la différence est trop importante.42 Très rapidement Elsa et son entourage font ce constat et avant la fin des six jours, elle utilise une autre machine dotée d’une roue de 49 inch (1 mètre 25) sur laquelle elle est beaucoup plus à l’aise.

« Miss Von Blumen did her best work yesterday. The new 49 inch Yale suits her admirably, ans she will probably make better records upon it than upon the old 48 inch Columbia. » [43]

Avec sa nouvelle machine mieux adaptée à sa taille, Elsa est plus à l’aise mais cela reste encore insuffisant pour soutenir le rythme imposé par W. J. Morgan. Ceux qui pratique le cyclisme le savent bien, plus encore que l’entraînement c’est la compétition et la confrontation avec d’autres concurrents qui par l’intensité qu’elles demandent, permettent de progresser. Jusqu’alors Elsa a toujours produit des efforts solitaires, qu ‘ils soient courts, face à des chevaux ou longs comme lors de 100 miles où elle s’appuyait sur un tableau de marche pour réalisé la distance dans le temps imparti. Jamais elle ne s’était trouvée en opposition directe avec d’autres compétiteurs. Elle manque totalement de rythme et s’épuise beaucoup plus rapidement que ses adversaires. C’est aussi en cela qu’apparaît la différence avec Morgan et Armaindo qui ont une bien plus longue pratique qu’elle de l’Ordinary et de la compétition. Quand Elsa sera au sommet de son art, elle utilisera une machine dotée d’une roue de 1,345 mètre de diamètre (53 inch) [44] - et ne craindra pas la concurrence.

Sur une piste courte (178,77 mètres) qu’il faut parcourir à 9 reprises pour accomplir un mile, W. J. Morgan creuse l’écart à chaque relais d’Elsa tandis que Louise Armaindo ne lâche rien, obligeant parfois Morgan à s’employer pour ne pas concéder du terrain.45 Deux chutes coûteront 20 minutes à Louise Armaindo alors qu’Elsa, sur sa petite machine, ne tombera qu’une seule fois. Après 6 jours de courses et un total de 467 miles et 8 tours, W. J. Morgan l’emporte devant l’équipe féminine qui totalise 466 miles et 1 tour. Il s’agit, si l’on en croit les journaux de la meilleure performance jamais réalisée sur le continent américain sur une durée de 36 heures.

Avec 752 kilomètres parcourus, W. J. Morgan a pédalé en moyenne à 20,9 kilomètres à l’heure ce qui, à la condition que la distance de la piste n’ait pas été surévaluée, constitue une véritable performance. En décomptant ses arrêts pour une durée totale de 50 minutes, sa moyenne générale atteint même 21,4 kilomètres. Toujours selon The Evening Star, du 11 août 1882, le mile le plus rapide effectué durant la compétition, a été réalisé par Morgan en 3 minutes et 32,5 secondes soit une vitesse de 27,25 kilomètres à l’heure.

Tout au long des 6 jours, l’épreuve est un véritable succès. Elle attire de nombreux spectateurs. L’affluence est à son comble dans les dernières heures de course et quand retentit le coup de sifflet final, la foule envahit totalement la piste pour féliciter les champions. Financièrement l’affaire a probablement du être très rentable car deux jours plus tard, le dimanche 13 août, une nouvelle course opposant cette fois ci Elsa et Louise sur une distance de 50 miles se déroule à Coney Island. Louise Armaindo l’emporte facilement à la moyenne de 22,8 kilomètres à l’heure.

« Les compétitions de bicycle à Coney Island se sont achevées dimanche par une course de 50 miles entre Miss Louise Armaindo et Miss Von Blumen. La course a été remportée par Miss Armaindo en 3 heures 31 minutes et 14 secondes. C’est le meilleur temps jamais réalisé lors d’une course de 50 miles. » [46]

A l’issue de cette dernière épreuve, la carrière d’Elsa est véritablement lancée. Celle que la presse surnommera désormais « the America’s Favorite Lady Bicyclist » bénéficie d’une notoriété importante. Mais de nouveau, sa vie sentimentale va prendre le pas sur sa carrière. Durant le mois de décembre 1882, elle se rend durant trois semaines à Hannibal, dans le comté d'Oswego, pour voir de vieux amis. Dans la ville, elle fait la connaissance d’Emery E. Beardsley, un homme d'environ 25 ans qui très vite lui fait la cour. Les choses ne traînent pas et le 17 janvier 1883, ils sont mariés par le révérend M. Koons, un ministre presbytérien du village. Inconscience, dépression, acte de dépit destiné à faire réagir Burt Miller, Elsa dira au moment du jugement de divorce en février 1887, qu’elle n’a que de vagues souvenirs de ce mariage hâtif, et qu’elle croit fermement qu'elle était sous influence à ce moment-là. [47] - Après le mariage, le jeune couple s’installe dans une petite habitation à proximité immédiate des parents d’Emery E. Beardsley. Trois mois se sont à peine écoulés que les ennuis commencent pour Elsa Compte tenu de ce que l’on découvre dans la presse, il semble qu’elle a été séduite par le jeune homme uniquement pour son argent.

Un jour, lors d’une promenade, son mari l’abandonne et lorsqu’elle rentre à son domicile, elle découvre que tous les objets de valeur y compris ses effets et en particulier sa robe de mariée ont disparu. Il ne lui reste que les vêtements qu’elle porte sur elle. Elle porte plainte et très vite, les enquêteurs découvrent que les voleurs sont le beau père et la belle mère d’Elsa chez qui une partie des vêtements est retrouvée. Le mari demeure quand à lui invisible mais sa culpabilité semble évidente.

 

Dans la région d’Hannibal, la famille Beardsley est bien connu et elle a une très mauvaise réputation. A lire le récapitulatif de leurs différents exploits, on devine qu’il ne s’agit pas de truands d’envergure mais plutôt d’une famille de « pieds nickelés » qui accumulent de menus larcins avec une bêtise confondante. Ainsi la mère a déjà été arrêtée pour avoir volé une oie, un des frères d’Emery a tenté de cambrioler une boutique de la ville, un autre a voulu soutirer de l’argent à un citoyen de la ville en l’accusant d’avoir agressé sa femme. Le père Beardsley qui est toujours présenté comme un vieil homme n’est pas en reste. Mis en prison avec sa femme pour avoir dérobé les effets personnels, y compris la robe de mariée de sa belle fille, Elsa, il réussit le soir même à s’évader en abandonnant sa femme. Le journalise qui énumère la longue liste des méfaits des Beardsley, conclu son article ainsi : 

« Tous ensemble, il semble que la famille dans laquelle s'est mariée Miss Von Blumen est particulière et il n'est pas surprenant qu'elle ait des problèmes avec eux. » [49]

Ces évènements ne constituent pas des conditions favorables pour courir ou même simplement pour s’entraîner. Elsa est très perturbée mais sans argent ni ressources régulières, il lui faut courir malgré tout pour gagner sa vie. Lors d’une exhibition qu’elle donne dans la cité de Weedsport à la mi juin, les choses se passent très mal. Durant le spectacle, c’est tout d’abord une collision entre deux buggies qui a de lourdes conséquences. Une des occupantes est sérieusement blessée. Elle est évacuée avec plusieurs côtes cassées et le genou disloqué. De nombreuses personnes ivres se bagarrent dans les rues et l’on note même deux femmes qui se battent avec des parasols...

L’article du « Auburn News and Bulletin » du 21 juin, qui reprend un reportage du « Weedsport Sentinel », n’est pas tendre vis à vis d’Elsa, il se termine même par une violente charge contre elle et Burt Miller dont on apprend par la même occasion qu’il est de nouveau son manager.

« Quand une femme s'oublie jusqu'à perdre tout sens de l'estime de soi en public, il est temps d'arrêter et de réprimer une telle exposition si préjudiciable à la moralité publique. La moralité de cette communauté n'a certainement pas été améliorée par les scènes dégoûtantes de personnes des deux sexes qui se livrent à la bagarre et à la profanation. Pour convaincre les braves gens d’assister au spectacle, il était dit que Mlle Von Blumen était membre d'une église et que son accompagnateur était un ecclésiastique. Weedsport ne veut plus d'Elsa Von Blumen ou de Burt Miller son manager blasphémateur ; ils n'apprécient pas non plus leur record en tant que buveurs de bière. » [50]

Les échos de la fameuse soirée publiés dans le journal local « the Weedsport Sentinel  » dont il ne nous a pas été possible de retrouver l’original semblent avoir été relatés avec un manque de professionnalisme et de discrétions. Ils provoquent d’énormes remous dont nous avons connaissance par d’autres journaux. Des citoyens de la ville font publier un communiqué démentant leur présence à cet évènement fâcheux qui nuit à leur respectabilité. [51] - Elsie et Burt Miller se défendent eux aussi dans un entretien intitulé « Un démenti explicite des déclarations publiées par The Weedsport Sentinel » publié le 23 juin par « The Oswego Daily Times and Express ».

Burt Miller y déclare tout d’abord que tout cette affaire a été révélée par le journal pour des motifs économiques « a small business matter » et en raison d’un conflit qu’il aurait eu avec Dr Brown un homme travaillant pour les journaux « the Cayuga Chief » et « the Sentinel ». Tout cela semble très obscur et Miller n’ayant pas une réputation de grande honnêteté, il ne faut probablement pas accordé beaucoup de crédit à ses propos. [52]

C’est ensuite à Elsa de s’expliquer et de défendre son honorabilité qui constitue malgré tout son fond de commerce. Elle produit tout d’abord des témoignages de personnalités et elle fait à nouveau référence à Mary Livermore qu’elle utilise régulièrement pour vanter les bienfaits d’une activité physique pour les femmes. Ensuite elle dément formellement les accusations d’ivresse portées contre elle, en affirmant qu’elle ne boit que de l’eau froide dans laquelle elle ajoute parfois un peu de coca. Elle certifie qu’avant de réaliser cette exhibition, elle a séjourné chez le Révérend R. Collins de Montezuma et qu’il était dans la salle ce soir là. Elle ajoute, enfin, qu’elle n’a pas vu de personnes ivres et quand dehors du malencontreux accident de buggy, elle n’a rien constaté de particulier durant toute la soirée. Il est intéressant de noter qu’elle prétend que ces attaques la touchent tout particulièrement car elles interviennent au moment où elle visite Rochester, sa ville natale « her native city », alors qu’en fait, rappelons le, Caroline Kiner alias Elsa est née 2000 kilomètres plus au sud, à Pensacola, à la pointe ouest de la Floride. [52]

Le déroulement de cette affaire demeure malgré tout obscur compte tenu du peu d’éléments dont nous disposons mais elle provoque de nouvelles réactions qui nous éclairent un peu plus sur la vie d’Elsa. En effet, les allégations insinuant que Burt Miller est le mari d’Elsa entraînent une intervention médiatique de la véritable Madame Miller bien décidé à ne pas abandonner son mari à Elsa. De plus lors de l’interview publiée dans The Oswego Daily Times and Express du 23 juin, Burt Miller a semé la confusion en déclarant au journaliste, que sa femme et sa petite fille l’accompagnaient en général dans ses déplacements, laissant ainsi entendre qu’elles étaient présentes avec lui ce soir là. Enfin, quelques jours avant le meeting, Burt Miller aurait retenu une chambre d’hôtel au nom de « Burt Miller and Lady » ce qui laisse bien évidemment peu de doutes sur la nature des relations entre Burt et Elsa. Madame Miller ayant eu connaissance de ces éléments c’est en femme trompée et déshonorée qu’elle s’adresse à la presse. The Oswego Daily Time and Express publie le 28 juin, un long entretien de cette femme, qui, on la comprend, vit très mal cette situation et l’exposition médiatique qu’elle engendre. [53] - Si l’on en croît ses déclarations, c’est la tournure prise par les derniers évènements qui l’a incitée à quitter son domicile pour tenter de retrouver le couple Elsa / Burt. Tout au long de l’interview, elle exprime sa ferme intention de récupérer son mari qu’elle considère être sous l’influence néfaste d’Elsa. Celle -ci n’aurait qu’une idée en tête, éloigner ce pauvre Miller de sa femme et le garder près d’elle. Madame Miller confirme qu’Elsa a bien menacé de se suicider durant l’hiver précédent mais pas pour les raisons évoquées alors mais plutôt pour contraindre Burt Miller à ne pas la quitter. Habilement Madame Miller ne porte aucune accusation publique envers son mari, car son objectif est de restaurer son couple pas d’obtenir le divorce. Elle confirme également les accusations portées à l’encontre d’Elsa en ce qui concerne sa consommation d’alcool fort pendant ses exhibitions. Il est bien évidemment difficile de croire qu’une femme jalouse et offensée comme peut l’être Madame Miller, puisse fournir un témoignage totalement impartial sur sa rivale. Néanmoins l’absence de propos outranciers et l’aspect moral des propos de Madame Miller composent un ensemble tout à fait crédible. Entre les deux femmes la guerre est déclarée et grâce à cet entretien, Madame Miller parvient à ternir fortement et durablement l’image d’Elsa.

L’article nous apporte également la confirmation que Miller est bien un nom d’emprunt :

« and Miller – which is a stage name, by the way »

Le lendemain, The Auburn Daily Courrier et the Watertown Daily Times reprennent en partie l’article du journal Oswego avec un titre explicite qui fait mouche :

« Les problèmes d'Elsa Von Blumen. La femme de son agent jalouse de la jeune et jolie cycliste féminine.  » [54]

Pour Elsa, qui depuis qu’elle propose des exhibitions au public, a toujours cherché à donner à son travail une caution morale et de « santé publique», le coup est rude. Sa réputation est profondément mise à mal. Séparée, elle n’en demeure pas moins une femme mariée accusée à mots à peine voilés d’adultère avec un homme marié. Les Beardsley qui n’ont qu’un seul objectif : lui soutirer de l’argent, ont eux aussi connaissance de toute l’affaire entourant le meeting de Weedsport et ils tentent d’en profiter. Son mari réapparaît. Il affirme dans une interview qu’ils se sont rencontrés il y a peu et qu’ils envisagent de revivre ensemble et d’avoir une nouvelle lune de miel. Il ajoute qu’ils vont bientôt acheter une ferme ensemble. Il conclut ses propos avec un brin de provocation et de vulgarité

« Sure ! I tell you I love that woman better than anything else ». [55]

Autre fait grave pour Elsa, sa consommation en public d’alcool casse totalement son discours sur la nécessité pour les femmes d’avoir une vie saine et une activité physique régulière.

Pour la jeune femme, que l’on pourrait penser en grande détresse compte tenu des multiples problèmes qui s’accumulent depuis quelques mois, cette déclaration est totalement inacceptable et elle va réagir avec une force de caractère que l’on ne lui soupçonnait pas.

Pour elle, il s’agit d’un coup monté « a put up job ». La rencontre qui s’est déroulée dans la rue à Rochester a été provoquée par la sœur de son mari dans le but de les réconcilier mais pour elle, cela est totalement inenvisageable.

« Je demanderai sans doute un divorce et sa tentative pour me rencontrer ici et effectuer une réconciliation était probablement pour frustrer mon plan. Pensez-vous que je vivrais avec un homme qui vole tous mes vêtements, me dépouille et me laisse sans ressources parmi les étrangers? Toute la famille essaie de me ruiner par tous les moyens possibles et rien ne les arrêtera pour accomplir leurs desseins. Cet homme - je ne dirai pas son nom - dit que je m'arrête dans cette ville avec Burt Miller ce n'est pas vrai. Je vis avec ma mère sur l'avenue Monroe, où tous ceux qui le souhaitent peuvent me trouver tous les jours. Cette partie de l’histoire de cet homme est la pire de toute et elle ne comporte pas la moindre ombre de vérité » [56]

Toutes ces péripéties dans la vie privée d’Elsa posent de nombreuses questions auxquelles il est difficile de répondre. Est elle une séductrice aux mœurs dissolues comme l’a décrit Madame Miller ? N’est elle pas plutôt une femme amoureuse, séduite par son mentor ; un homme plus âgé et déjà marié qui malgré ses promesses, refuse de quitter sa femme et sa progéniture. La seconde hypothèse nous paraît la plus plausible car elle pourrait expliquer la tentative de suicide d’Elsa ainsi que son mariage avec Emery Beardsley qui intervient dans une période où abandonnée par Burt Miller, elle était désemparée et psychologiquement fragile. Emery Beardsley apparaît dans l’histoire comme un profiteur et un séducteur sans scrupule, qui a su relativement facilement profiter de son état dépressif et de sa faiblesse passagère pour lui faire la cour et l’influencer.

Après une longue période où le nom d’Elsa n’apparaît que dans les rubriques « potins et faits divers » sa situation personnelle semble s’améliorer. Un match l’opposant à des chevaux est programmé à Lockport pour la fête nationale, le 4 juillet. A partir de l’automne 1883, elle fait enfin à nouveau parler d’elle en tant que sportive. Afin probablement d’éviter que sa vie privée ne revienne sur le devant de la scène, Elsa s’éloigne cette fois ci nettement de sa zone d’intervention habituelle car on la retrouve à Aberdeen dans l’Etat du Mississippi.

En trois ans, la pratique du grand bi a évolué aux Etats Unis, Elsa Von Blumen, la pionnière, n’est désormais visiblement plus la seule femme à réaliser des exhibitions. En 1883, elle est surnommée « the America’s Favorite Lady Bicyclist » par The New York Daily Journal, alors que durant les années 1881-1882, les titres qui souvent lui sont donnés, laissent penser qu’elle était la première citoyenne Américaine à avoir pratiqué le bicycle de manière professionnelle :

  • « the only lady bicyclist »
  • «the America's First and Favorite Lady Bicvclist »
  • « first and only Lady Bicyclist ».

Un curieux article publié à la fois dans The Evening Star et The World, (Etat de New-York), le 23 décembre 1883, la présente comme la seule rivale sérieuse à Louise Armaindo. « Miss Elsa Von Blumen was the only really formidable antagonist for the tittle held by Mlle Armaindo », tout en ajoutant qu’elle s’est retirée de la compétition pour étudier l’art, « but has it his said, retired from cycling arena to study art ». [57]

En réalité, Elsa prépare très sérieusement la saison 1884. Les exhibitions qu’elle effectue constituent depuis plusieurs années, sa seule source de revenu. Dépouillée deux ans auparavant par son manager puis volée par son mari, éloignée des pistes pendant une grande partie de l’année, elle n’a plus d’argent et elle est contrainte de retourner vivre chez sa mère à Rochester avant de repartir en campagne. Afin d’être plus performante, Elsa trouve malgré tout l’argent nécessaire pour se doter d’une nouvelle machine, plus grande et plus légère, produite par la marque Rudge de Coventry. Il s’agit d’un modèle dont la roue motrice a une taille de 53 inch (1m35) entièrement émaillé, à l’exception des moyeux et du guidon qui sont recouverts d’un plaquage en nickel. Cette machine pèse seulement 10 kilos 430 grammes (23 pounds), ce qui est remarquable. [58]

A partir du mois de juin, Elsa est de nouveau sur les pistes. Elle y alterne les matchs contre des marcheurs et des chevaux mais elle se frotte également à des cyclistes masculins. Pour Elsa, il est nécessaire de reconquérir le public et de faire oublier le désastre de Weedsport. A ce titre, l’article publié par « The Penn Pan Express » le 28 mai 1884 pour présenter l’exhibition du 5 juin, est intéressant car pour une partie au moins, il fait penser à un publi-reportage. Le journaliste y déclare ainsi :

« L'occasion promet d'être d'un intérêt sportif inhabituel. Miss Elsa Von Blumen, the Favorite Lady Bicvclis , utilisera un nouvel engin acheté auprès de la Rudge Manufacturing Co. de Londres en Angleterre. »

Et l’on retrouve ensuite les propos du révérend Bishop dont Elsa avait déjà utilisé la respectabilité dans la presse, à propos des incidents de Westport.

«Ayant côtoyé pendant une semaine Mlle Elsa Von Blumen, je prends grand plaisir à dire que sa performance est très intéressante, et sa tenue, en tant que femme, irréprochable. Plusieurs de nos citoyens les plus respectés étaient présents pendant sa performance ici, et en ont exprimé une grande satisfaction ». [59]

Elsa Von Blumen

Lors de cette exhibition, Elsa est tout d’abord opposée sur une distance de cinq miles, à plusieurs trotteurs, au meilleur des trois manches, avant d’affronter un cheval de course sur une manche sèche. Dans les deux cas, le montant des prix est de 250 dollars, ce qui représente environ 6100 dollars de 2015 (5600 euros). Nous ne connaissons pas la clé de répartition des prix entre le vainqueur et son ou ses adversaires, néanmoins il est évident qu’Elsa doit effectuer très régulièrement des meetings durant la saison et gagner le plus souvent possible pour arriver à vivre correctement tout au long de l’année et pour rémunérer son équipe. En 1884, Elsa a débuté sa saison en juin et elle est active jusqu’au mois de décembre. N’ayant à notre connaissance pas d’autre source de revenu, il lui faut donc, en six mois s’assurer de quoi vivre une année entière. Outre son manager, en période de compétition, à chaque meeting, Elsa doit probablement payer à la journée un homme à tout faire pour préparer et entretenir le matériel et s’occuper des bagages et du transport.

L’opposition entre l’homme et l’animal est très en vogue à l’époque et les spectacles présentant ce type de confrontation, le plus souvent dans un programme lus vaste où l’on retrouve pèle mêle des courses de chevaux, des parades à cheval, des courses de bicycles ... peuvent attirer des foules nombreuses. Ainsi selon The New York Clipper, édition du 12 juillet 1884, le 4 juillet, jour de la fête nationale, Elsa se produisit devant 2000 personnes, au Narragansett Park de Pawtucket, dans l’Etat de Rhode Island. Pour chacun de ces matchs, les trotteurs doivent parcourir un mile et demi quand elle ne doit en effectuer qu’un. Elsa s’impose contre deux d’entre eux, Gertie et Lady Kenset et s’incline face au troisième Katie. Opposée ensuite à Rival, un cheval de course qui doit courir un mile contre seulement un demi pour elle, elle décroche une nouvelle victoire. Ce genre d’évènement doit obliger Elsa à gérer parfaitement ses efforts pour ne pas s‘écrouler lors des dernières « courses ». C’est en effet comme si l’on demandait aujourd’hui à un poursuiteur ou un coureur du kilomètre, d’effecteur quatre fois consécutivement sa distance de prédilection face chaque fois à un nouvel adversaire frais et dispo. [60]

Un petit entrefilet paru dans The Amsterdam Daily Democrat du 8 juillet annonce qu’Elsa Von Blumen et son agent dont le nouveau pseudonyme « H. Burt » laisse peu de doutes sur sa véritable identité, se sont arrêtés dans la ville, pour tenter d’y organiser un match. [61] - La rupture entre Elsa et Burt Miller n’aura finalement duré que quelques mois. Les deux amoureux ne peuvent se passer l’un de l’autre et ils ont fini par se retrouver. Chez Elsa, sport et affaires de cœur vont bien ensemble et les nombreuses épreuves auxquelles elle prévoit de participer en quelques mois témoignent de son épanouissement en tant que femme et que sportive. Elsa est heureuse. Elle se sent forte et motivée pour en découdre avec ses adversaires. Pourtant les choses ne se passent aussi bien qu’Elsa et Burt l’ont imaginé. Elle est victime d’une première chute lors d’une course au « Fredonia Driving Park » aux alentours du 20 août. Sur cette piste adaptée aux courses de chevaux, une grosse ornière avait été rebouchée rapidement avec de la terre meuble sans qu’aucun damage ne soit ensuite réalisé car cela n’était pas nécessaire pour des chevaux. Quand Elsa est arrivée à pleine vitesse, sa roue avant s’est brusquement enfoncée dans la terre et elle a été projetée au sol, tête première. [62] JS PrinceContrainte à plusieurs jours de repos forcés, Elsa est, dès sa reprise de nouveau victime d’une chute sévère, le 2 septembre, lors d’une course à Oil City dans l’Etat de Pennsylvanie. La jeune championne est dans l’obligation de se reposer à nouveau quelques jours avant de pouvoir reprendre sa tournée. [63] - Ces chutes à répétition proviennent de l’état des pistes sur lesquelles Elsa est contrainte de courir. Adaptées aux sabots des chevaux, elles sont beaucoup trop irrégulières pour qu’un cycliste puisse y rouler à pleine puissance sans risque d’être déséquilibré. De plus Elsa utilise désormais des bicycles plus grands afin de gagner en vitesse ce qui augmente encore les risques de chute.

Enfin rétablie, Elsa est opposée à deux reprises en novembre et décembre 1884, à John S. Prince, considéré comme l’un des meilleurs coureurs américains du moment. Originaire de Boston, John Shillington Prince surnommé Jack par ses proches, fut le premier coureur américain à parcourir le mile en moins de 2 minutes et 40 secondes. Au cours de sa carrière, John S. Prince fut le détenteur de nombreux records américains : les 5 miles en 16 minutes et 14 secondes et les 20 miles en 1 heure 7 minutes 53 secondes et les 50 miles en 2 heures 59 minutes et 15 secondes. Il remporta également les 6 jours de Minneapolis en 1886 ainsi que les 6 jours d’Omaha en 1886 et 1890. [64]

La première confrontation entre les deux champions a lieu le 17 novembre à l’Athletic Park de Washington sur 5 miles. Couru sous forme de handicap, il est accordé deux minutes d’avance à Elsa pour couvrir la distance. Le prix pour la course est de 250 dollars. John S. Prince, qui à la fin de sa carrière continuera à œuvrer dans le petit monde de la bicyclette, est déjà impliqué dans l’organisation de ce match. En effet, les billets d’entrée sont à retirer dans son magasin de cycle, situé au numéro 5 de la sixième rue nord ouest.

« All the entries made at John S. Prince’s Bicycle Store,
005 Sixth Street northwest ». [65]

Elsa, qui décidément connaît beaucoup de problèmes depuis quelques mois, a pris froid quelques jours avant la course et elle n’est pas en état de lutter avec son adversaire. Dès le 18ème tour, John S. Prince, sans trop forcer son talent, la rattrape et il s’envole vers une très nette victoire. Bien loin de son record personnel, John S. Prince est crédité de 17 minutes et 45 secondes contre 20 minutes et 58 secondes pour Elsa. Le journal The Evening Critic de Washington, qui fait un compte rendu de l’évènement, le 18 novembre, nous apprend qu’Elsa déçue par sa prestation, a demandé à bénéficier d’une seconde chance. En réponse, John S. Prince déclara qu’il lui accorderait, la fois prochaine, un avantage de trois minutes et trente secondes.

Pourtant ce n’est pas sur 5 miles que l’on retrouve les deux protagonistes, le 23 novembre sur la piste de l’Appolo Skating Ring de Baltimore mais sur la distance de 100 miles. Selon les termes du match, Elsa doit parcourir 81 miles contre 100 à John S. Prince soit 130 kilomètres contre 160. Cette fois ci, elle est en forme et elle s’impose pour 3/5ème de mile. [66] - Ces deux courses contre un homme se sont déroulées dans des grandes villes : Washington et Baltimore et elles ont bénéficié d’une couverture médiatique importante avec des reportages dans des journaux à fort tirage. La carrière d’Elsa Von Blumen est ainsi totalement relancée. La presse ne tarît pas d’éloges pour relater les prouesses d’Elsa et elle est parfois présentée comme la meilleure cycliste du monde ce qui ne déplaît fortement à Louise Armaindo qui s’est octroyée ce titre officieux depuis déjà quelques années. Louise Armaindo, qui a dominé très nettement Elsa deux ans plus tôt lors de leur unique confrontation à Coney Island, tente de reprendre la main en lui lançant un défi par journaux interposés. Elle affirme que le titre lui appartient et très sur d’elle, elle propose à Elsa une rencontre selon les mêmes termes que John S. Prince avait proposé lors du 5 miles de Washington. Dans l’hypothèse que cette distance ne convienne pas à Elsie, Louise lui offre 8 minutes d’avance pour une épreuve de 20 miles ou 20 minutes pour un 50 miles ou 100 miles pour une course de 6 jours. Pour faire bonne mesure, elle lance également un défi à toutes les autres femmes cyclistes du monde en proposant d’affronter seule, une équipe de 6 cyclistes à raison de 12 heures par jour durant 6 jours. [67] - Accepter ce défi au risque de perdre, aurait bien évidement été une erreur pour Elsa qui connaît bien la valeur de sa concurrente. Elsa et Burt préfèrent monnayer sans plus attendre l’excellente réputation dont elle jouit désormais pour se produire dans des villes importantes et attirer de nombreux spectateurs à chacune de ses apparitions. Il eut été stupide de tout perdre et Elsa choisit d’ignorer purement et simplement les propositions de Louise.

En février 1885, Louise Armaindo, dans une interview publiée le 10 février dans « The San Antonion Light » ne parle plus du défi qu’elle a lancé quelques mois plus tôt à Elsa. Evoquant sa carrière, ses courses avec et contre des hommes, elle cite par contre Elsa et une certaine Mademoiselle Sylvester comme ses principales adversaires. Nous n’avons trouvé aucune autre trace de cette cycliste dans la presse.

Tant que la bicyclette n’aura pas supplanté le grand bi, la pratique sportive féminine restera très marginale. Louise Armaindo, Elsa Von Blumen et peut être Hattie Lewis dont le début de carrière se déroula en Grande Bretagne, sont probablement en cette année 1885, les seules cyclistes femmes professionnelles sur le continent américain. Finalement aucune des deux n’avait vraiment intérêt à un duel. Louise Armaindo revendique le titre de championne du monde et Elsa qui semble s’en désintéresser, se garde bien de le contester d’une manière ou d’une autre. Ainsi chacune dans son secteur peut continuer sa carrière sans faire ombrage à l’autre.

Alors que tout semblait aller pour le mieux, la carrière d’Elsa est à nouveau perturbée par des problèmes personnels au début de 1885. Les différentes chutes dont elle a été victime durant la saison précédente ont engendré un manque à gagner important en provoquant plusieurs annulations de spectacles. Les soins qui lui ont été prodigués ont à peine été couverts par les gains et Elsa qui file le parfait bonheur avec Burt Miller, a sciemment oublier de régler quelques factures. Selon The Weekly Auburnian, du 20 février 1885, Elsie n’a jamais payé le magnifique bicycle Rudge dont elle a fait l’acquisition auprès d’un marchand de cycles de Rochester en juin 1884. Hélas pour elle, le monde est petit et celui-ci, un certain Thomson, croise fortuitement Elsa en compagnie de Burt dans une rue de la ville de Pittsburg. Dans l’espoir d’échapper à leur créancier, le couple se sépare immédiatement mais au terme d’une brève poursuite, Thomson réussit à rejoindre Elsa qui finalement pour éviter un nouveau scandale retentissant, ne fait aucune difficulté pour lui restituer la machine. [68]

Nous ne savons pas si Elsa possédait une autre machine qui lui permette de continuer à s’entraîner pour préparer la saison 1885, mais cela semble tout de même avoir vraiment perturbé son programme de l’année. On retrouve beaucoup moins de coupures de presse relatant ses exploits par rapport à l’année précédente. Un entrefilet du 26 septembre, nous apprend qu’elle a remporté à Syracuse, un duel contre une certaine Emma B. La course composée de deux manches dont on ne connaît pas les distances, s’est déroulée à l’issue du mariage du Marshall A. Bishop et de Mademoiselle La Fayette. [69] - Cette jeune femme nous est totalement inconnue et elle ne semble pas avoir par la suite pris part à d’autres compétitions. A notre connaissance, c’est la première fois qu’Elsa se produit ainsi lors d’une fête privée. Cela traduit probablement les difficultés qu’elle et Burt Miller rencontrent pour convaincre des directeurs de salle et pour monter des spectacles. En quelques années, le grand bi a fait son chemin y compris dans les zones rurales du pays et il ne suscite plus le même intérêt y compris quand « le cavalier » est une femme.

Après cette pénible traversée du désert, ce n’est en définitive qu’au mois de novembre qu’Elsa fait de nouveau réellement parler d’elle. Elsa annonce dans la presse qu’elle va tenter de parcourir 400 miles soit 640 kilomètres en moins de 51 heures. Aucune citoyenne américaine n’a jamais parcouru officiellement une telle distance sur un bicycle mais ce record en lui même n’existe pas. Il s’agit seulement, compte tenu des capacités d’Elsa, d’une durée réaliste calculée par Burt pour effectuer la distance. Tout est question de dosage. Il faut à la fois que les spectateurs assistent à une lutte contre le temps palpitante et qu’Elsa réussisse à parcourir la distance sans être contrainte de fournir des efforts surhumains.

L’évènement se déroule à Buffalo, dans une salle habituellement dédiée au patin à roulettes, « the Main Street Rink ». C’est le 24 novembre à 20 heures qu’Elsa s’élance. Pour cette tentative, Elsa a obtenu le patronage du Comité chargé de récolté des fonds pour la construction du nouveau Music Hall de la ville. L’admission est fixée à 25 cents dont une partie sera reversée au Comité. [70]

La piste sur laquelle évolue Elsa est très courte, elle a été mesurée par un ingénieur du nom de Babcock qui a calculé que la jeune femme devrait parcourir 3737,6 tours de piste pour gagner son pari. La piste a donc une longueur d’environ 172,65 mètres, ce qui est, bien évidemment un peu court, pour une machine lancée à près de 20 kilomètres heure car cela implique des virages relativement serrés qui ne peuvent être négociés sans une certaine prudence.

 



Portant un ensemble de couleur grise, composé d’une veste, d’une jupe et de culottes de vélo, Elsa paraît détendue et sur d’elle au moment du départ. Cela se confirme très vite car elle effectue les premiers tours sur une base élevée. Au bout de quatre heures, elle a déjà parcouru 47 miles. Elsa continue ainsi à prendre de l’avance sur son tableau de marche. Durant la soirée, un spectateur peu attentif, faillit pourtant ruiner tout ses espoirs en traversant la piste au moment de son passage. Heureusement cette nouvelle chute est sans gravité. Malgré de nombreuses déchirures à ses vêtements et quelques contusions légères, Elsa repart au bout d’un quart d’heure avec toujours la ferme intention d’effectuer les 400 miles en 51 heures.

Cet incident qui aurait pu avoir des conséquences graves, ne semble en aucun cas avoir fait réfléchir les spectateurs. A plusieurs reprises Elsa sera à nouveau gênée par des patineurs traversant la piste juste avant son passage sans se soucier des conséquences possibles de leurs imprudences. [71]

 

 

Palmarès

 

Malgré ces péripéties, Elsa réussit dans sa tentative et boucle la distance de 400 miles en 50 heures 50 minutes et 20 secondes. Comme on le dit de manière triviale dans le monde cycliste, Elsie en a encore sous la pédale car elle réalise son meilleur temps lors du 400ème et dernier mile qu’elle avale en 3 minutes et 41 secondes ce qui laisse à penser qu’Elsa aurait probablement pu réaliser un bien meilleur chrono si elle l’avait voulu.

Il est intéressant de noter que l’on trouve dans la presse un nombre relativement important d’articles et de publireportages pour présenter l’évènement alors que nous n’avons pu retrouver qu’un seul compte rendu de l’exploit d’Elsa . Là réside toute la différence entre un spectacle que l’on annonce et que l’on présente à grand renfort de publicité dans le but d’attirer une foule nombreuse et une véritable compétition sportive qui, outre la présentation de son déroulement, nécessite un compte rendu afin que tous ceux qui s’intéressent à cette épreuve puissent en connaître le déroulement et apprécier les performances de leurs champions préférés.

Quelques semaines plus tard, le 31 décembre 1885, dans la salle de l’Arsenal de Rochester, Elsa est à nouveau en selle à l’occasion d’un ensemble d’animations destiné à collecter des fonds pour la création d’un monument en l’honneur des soldats et des marins. Elle est opposée à deux cyclistes amateurs de la ville, I F Featherly et Williams E. Williams qui se relaient à volonté alors qu’elle est seule. Le match est prévu pour une durée de 51 heures. Malgré le déséquilibre évident des forces en présence il attire une foule importante qui espère un exploit de la jeune femme. Environ 1000 personnes assistent aux dernières heures de la course. Elsa utilise une machine anglaise pesant seulement 9,53 kilos (21 pounds) tandis que Featherly possède un modèle de la marque américaine Star dont nous ne connaissons pas le poids.

Pendant que les spectateurs écoutent un programme musical composé de musiques militaires mais également « the Maid of Athens » de Byron ou de la Polonaise de Frédéric Chopin, Elsa s’accroche. Elle reste en selle plus longtemps que ses adversaires pour maintenir le suspense mais bien évidemment cela ne suffit pas. I F Featherly et Williams E. Williams l’emportent nettement avec un total de 369 miles parcourus en 33 heures et 14 minutes contre 367 miles en 38 heures et 58 minutes effectives de pédalage pour Elsa. Les deux adversaires d’Elsa, reçoivent une ovation toute particulière au moment de la remise des prix. En effet en tant qu’amateurs, ils n’avaient, selon la réglementation en vigueur, pas le droit de se mesurer à un ou une professionnelle y compris dans le cadre d’une œuvre de bienfaisance comme celle-ci. La sanction, qu’ils connaissaient avant le départ, sera l’exclusion immédiate de la Ligue Nationale et la perte de leur statut d’amateur.

« her opponent, who, by entering the contest, have forfeited their right and title as an amateur and their membership in the national league, receive the thanks of those who have the sucess of the benefit at heart). » [72].

Le duel à bicyclette entre les deux sexes a été un tel succès que dès le 5 janvier 1886,Williams E. Williams et Elsa s’affrontent de nouveau à l’Arsenal de Rochester lors d’une soirée destinée à lever des fonds supplémentaires pour le monument en l’honneur des soldats américains. [73]

Après six années de compétitions, Elsa envisage de plus en plus sérieusement une autre vie en compagnie de Burt. A plusieurs reprises, dans la presse elle évoque sa volonté d’arrêter sa carrière et de se consacrer à une autre de ses passions, les cerfs dont elle espère pouvoir conduire un attelage lors de la foire du comté au mois de juin.74 Elsa n’a jamais nourri les mêmes ambitions que Louise Armaindo à laquelle elle est souvent comparée. Louise est une enfant de la balle, qui voyage sans cesse dans tous le pays. Louise fait partie d’un Team avec plusieurs coureurs masculins de renom comme le « sénateur Morgan » avec lesquels elle s’entraîne et qu’elle affronte régulièrement en compétition. Elle est persuadée d’être la meilleure et ne se prive pas de le dire. Elsa est vraiment loin de tout cela. Les exhibitions qu’elle donne sont avant tout pour elle le moyen de vivre en compagnie de l’homme qu’elle aime, Burt Miller. Mariés par ailleurs l’un et l’autre, ils ne peuvent être ensemble qu’en période de compétition. Elsa est très populaire dans le comté de Monroe et plus largement dans l’Etat de New York, et cela lui suffit. Elle ne nourrit pas d’autre ambition. Les contrats qu’elle décroche lui permette de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir envisager une autre vie quand Burt aura enfin trouver le courage de divorcer...
En attendant des jours meilleurs, Elsa est très active en ce début d’année 1886, alternant les succès et les défaites. Le 29 janvier à Rochester au Macedon Rink, elle affronte pour la toute première fois, un patineur à roulettes lors d’un match dont nous connaissons pas l’issue.75 Pour Elsa affronter un patineur doit être un plaisir car les pistes pour les patineurs possèdent un revêtement lisse et dur qui convient parfaitement à la pratique du grand bi.

A Auburn, lors d’un match de 51 heures qui l’oppose, le 20 février 1886, à Willard A. Hoagland, un marcheur réputé qu’elle a déjà affronté en 1880 lors de sa première exhibition cycliste, elle réalise une performance très en deçà de ses capacités. Elle échoue nettement dans ce match où elle devait pour l’emporter réaliser le double de la distance du marcheur : 324 miles contre 165. Si l’on en croit The Syracuse Standard du 20 février, Elsa a dès le début de l’épreuve, rencontré des problèmes avec sa machine habituelle qui se révèle dangereuse et difficile à piloter sur cette piste en extérieur. Plutôt qu’un souci mécanique, il est plus probable que les difficultés de pilotage soient liées au fait que la piste n’a pas été assez damée pour permettre l’usage d’un grand bi.

Malgré ces difficultés, Elsa fait pendant de nombreuses heures jeu égal avec son adversaire qui est, selon ses propos, le marcheur le plus rapide et le plus endurant qu’elle n’ait jamais affronté. Hélas, durant la seconde partie de la course, elle est victime d’une chute causée, une fois encore, par un spectateur imprudent. Blessée à la hanche, éprouvant sans doute des difficultés à pédaler, Elsa en pleurs, finira par abandonner la piste un peu avant la fin des 51 heures, laissant ainsi la victoire à son adversaire.76 Burt et Elsa acceptent très mal cette défaite et le manque à gagner qu’elle provoque alors Elsa explique dans le Syracuse Standard du 23 février que c’est elle le véritable vainqueur de l’épreuve. Elle n’a été battue, selon ses dires, que par un décompte malhonnête des tours effectués par son adversaire. Rappelons que les deux concurrents évoluaient sur une piste spécifique et qu’il fallait à chacun un nombre de tours différents pour effectuer un mile. Un tel dispositif nécessitait donc la présence de deux équipes pour réaliser le comptage.

De plus, conformément à ce qu’il avait été convenu entre les deux parties, après avoir réglé toutes les dépenses, la recette devait être partagée en trois parts égales pour Miller, Hoagland et elle. Selon Elsa Willard A. Hoagland aurait convaincu Davis, le manager de la patinoire de lui donner 50 % du total. Au mois d’avril, Burt Miller et Willard A. Hoagland doivent se rencontrer pour régler le différent financier qui les oppose mais contrairement aux affirmations d’Elsa, il semble que ce soit elle et Burt Miller qui doivent de l’argent à Hoagland. Burt Miller se défile et il repousse une première fois la rencontre, sous le prétexte qu’il accompagne Elsa à San Catharines pour une course. La seconde fois c’est à cause de l’accident dont Elsa a été victime lors de cette compétition qu’il annule la rencontre. Cela n’est pas là, le comportement d’un homme qui doit récupérer de l’argent mais plutôt celui d’un individu qui ne souhaite pas régler ses dettes.... Nous ne savons pas précisément comment l’affaire s’est terminée car la presse n’en fait plus état par la suite mais elle est tout à fait symptomatique du comportement de Burt Miller qui au fil du temps nous apparaît comme un drôle d’individu, coléreux,magouilleur et avide d’argent. [77]

A Rochester, le 12 mars, Elsa empoche une coquette somme en remportant nettement son duel face à John Talmadge, un cycliste de la ville. En 27 heures dont 16 heures et 5 minutes de présence active sur sa machine, elle parcourt la distance de 168 miles contre seulement 159 à son adversaire. [78] - En général, dans ce genre de duel, le vainqueur empoche 65 % de la recette et le perdant 35 %. Le prix pour la course se montant à 500 dollars, Elsa a probablement gagné 325 dollars ce qui représente environ 7600 euros de 2015.

Les 30 et 31 mars, toujours au Fitzhugh Rink de Rochester, elle couvre 205 miles contre 102 en 27 heures pour décrocher une nouvelle victoire face à un marcheur nommé Belden. [79]
Au mois d’avril, pour la première et la seule fois à notre connaissance, Elsa quitte le territoire américain pour se produire au Canada. A San Catharines dans le sud de l’Ontario, à 12 miles seulement de la frontière, elle remporte une épreuve de 51 heures face à deux vélocipédistes amateurs avec plus d’un mile d’avance. Malheureusement, durant les derniers hectomètres de la course, un de ses adversaires perd le contrôle de sa machine et la percute très violemment. Relevée avec une cote cassée, elle est contrainte d’interrompre sa tournée et de rentrer se reposer plusieurs semaines chez elle à Rochester. [80]

Habitués que nous sommes à des compétitions construites sur des chiffres ronds, qu’il s’agisse de distance : 1, 10, 20, 100 miles ou de durée : 1 heure, 24 heures ou 6 jours, nous ne pouvons qu’être intrigués par les épreuves de 51 heures que pratique régulièrement Elsa. La raison de ce chiffre surprenant est purement technique et commerciale. En effet ces courses débutant à 20 heures, avec une durée de 51 heures se terminent à 23 heures le surlendemain. Ce système permet aux organisateurs de proposer à la vente trois soirées complètes et d’attirer ainsi de plus nombreux spectateurs.

Après une coupure d’environ huit semaines, Elsa reprend la route à la fin du mois de juin pour de nouvelles exhibitions. Sa première « compétition » face à un cheval de course constitue une des nombreuses attractions de la foire locale de Barnesville dans le comté de Belmont, Etat de l’Ohio. [81] - Dans cette petite cité de 3 000 habitants, ce n’est pas la gloire et les palaces qui attendent Elsa mais plutôt une fête populaire comme l’on en trouve dans toutes les villes de l’Amérique rurale de l’époque. En juillet, Elsa se produit à Saint Johnsbury, siège du Comté de Caledonia dans le Vermont. Elle y affronte un trotteur et également un cheval de course. En septembre, elle donne des exhibitions deux jours consécutifs lors de la foire annuelle aux chevaux de Barton toujours dans le Vermont. La piste où se déroulent de nombreuses autres activités équestres, est déformée par les sabots des chevaux. Elle se révèle à l’usage fort peu adaptée à la pratique du bicycle. Elsa souffre mais elle fait de son mieux pour satisfaire le public. [82] - La saison 1886 se clôt sur ces dernières confrontations avec des chevaux. Cantonnés dans de petites villes rurales de moins de 10 000 habitants, les spectacles proposés par Elsa semblent avoir soudain perdu de l’intérêt pour le public. Comme les artistes de cirque, elle coure le cachet, se produisant là où l’on veut bien d’elle. Le sport est de nouveau bien loin et nous avons le sentiment que pour Burt et Elsa, le grand bi est un seulement un outil de travail indispensable pour les spectacles qu’ils proposent. Au milieu des années 1880, les courses de bicycles ne sont pas très nombreuses mais elles se développent un peu partout dans le pays ce qu’Elsa et Burt ne peuvent ignorer. Leur route a croisé celles du Sénateur Morgan, de John S. Prince ou de Louise Armaindo mais par choix, ils ont choisi une autre voie et ils ont toujours privilégié le spectacle par rapport à la compétition La réputation d’Elsa leur aurait permis, s’ils l’avaient souhaité, de faire un tout autre choix.

En ce début d’année 1887, la carrière d’Elsa est encore une fois mise entre parenthèses. Le divorce qu’elle attendait depuis longtemps pour pouvoir vivre avec Burt est enfin prononcé mais les raisons du mariage demeurent un mystère. Le compte rendu du jugement de divorce effectué en février par la presse, fait état d’une période trouble dont Elsa prétend n’avoir que de vagues souvenirs. Elle pense avoir été sous influence au moment de ce mariage qui ne fut pas (l’on s’en doutait) une période heureuse pour elle.

« Miss Von Blumen has since alleged that the recollections of this marriage is very vague. The step was hasty, and she firmly believes that she was under some influence at the time. Their marital experience was not the most happy. » [83]

Ce mariage n’a pas été fait sous la contrainte mais l’on se rappelle qu’au moment des faits, la relation entre Elsa et Burt venait de s’interrompre, à l’initiative de Burt. Elsa était alors dans un état de profonde détresse morale et affective. Elle a fait une tentative de suicide et s’est retrouvée bien malgré elle, être une proie facile pour un jeune homme séduisant, peu scrupuleux et attiré par les sommes d’argent relativement importantes qu’elle pouvait gagner lors de ses prestations. Dans un contexte désormais très différent, ce divorce est un profond soulagement pour Elsa. Elle est maintenant libre et c’est une nouvelle vie qui s’annonce pour elle. En effet, de son coté, Burt Miller a lui aussi entamé une procédure de divorce. Elsa et Burt peuvent désormais penser à leur avenir. Quand pour lui aussi le jugement sera prononcé, ils pourront enfin se marier. Si le mariage d’Elsa et Burt ne fait aucun doute, nous ne savons pas où et quand, la cérémonie a eu lieu.

Enfin comme elle le déclare lors de la procédure, Elsa qui n’a pas couru depuis la fin de l’été 1886, souhaite poursuivre ses exhibitions durant l’été.

« Miss Von Blumen proposes to continue her bicycle exhibitions during the coming summer. » [83]

4. - Une authentique championne se révèle

La vie et la carrière d’Elsa demeurent parsemées de zones d’ombre et pour des raisons que l’on ignore totalement, contrairement à ce qu’elle avait déclaré, elle ne semble pas avoir effectué d’exhibitions durant l’année 1887. Cela fait déjà 9 ans qu’Elsa parcourt régulièrement le pays. La lassitude, l’envie de faire autre chose peuvent expliquer ce long intermède. Peut être a t-elle profité de sa liberté retrouvée pour s’installer de manière officielle avec Burt Miller et se reposer avant de repartir en campagne. Son nom réapparaît pour la première fois dans la presse au mois de novembre 1887 quand elle est défiée par une cycliste britannique du nom de Jessie Oaks. Si l’on en croit les nombreux articles parus dans les journaux, Miss Jessie Oaks, plus souvent orthographié Oakes est une championne anglaise qui souhaite se mesurer à Elsa pour voir qui des Britanniques ou des Américaines sont les meilleures « bicycliennes » tant sur des épreuves d’endurance que de vitesse. [84] - Le texte, signé par Jessie Oakes a été rédigé à Rochester le 20 novembre. Rochester, ville qui compte environ 130 000 habitants à l’époque, est également le lieu de résidence d’Elsa et de Burt Miller, la coïncidence est troublante et ne peux que susciter des doutes sur la spontanéité de la démarche.

Jessie Oakes, est bien évidemment un nom de scène. La jeune femme qui souhaite se mesurer à Elsa a pour véritable nom Maud Wharam. [85] - Présentée comme une grande championne Britannique pratiquant la compétition depuis quatre ans, elle a, selon the Paterson Sunday Call, remporté de belles victoires dans son pays notamment face à des adversaires masculins.
« At Exeter she beat Alf Reed two and three-quarter miles in a 250 miles contest. Miss Oakes won over thirty successive races before deciding to pay the United States a visit... » [86]

Proposer un duel entre une cycliste connue et populaire dans le Nord Est des États-Unis et une femme sensée être une des meilleures d’Angleterre, parler même de cette opposition comme d’un championnat du Monde est très habile. Dans un pays où l’esprit de conquête et la volonté de s’affirmer face au vieux continent demeurent très vif, il s’agit d’un excellent argument pour attirer la foule et faire de l’évènement un succès populaire et surtout financier. Pourtant tout ou presque dans le passé de Jessie Oakes relève de la pure invention et de la publicité mensongère. Les journaux de l’époque se sont contentés de publier les informations données par l’entourage de Jessie Oakes, sans aucun regard critique. La presse Britannique, qui a connaissance de ce défi, n’est pas dupe. Jessie Oakes est totalement inconnue dans la vieille Angleterre où elle n’a jamais participé à la moindre épreuve cycliste.

Who is Miss Jessie Oaks who, described by the American papers as England’s champion lady rider, was matched to ride Else Von Blumen, who is supposed to be the best of the fair sex on the other side of the Atlantic at Pittsburg? I have never even heard her name before. » Mdlle Cora » is about the only genuine bicyclienne we have turned out here 
The Athletics News (Manchester), 3 juillet 1888

 

Il est intéressant de noter qu’en juillet 1890, la réputation de Jessie Oakes, désormais bien assise , il n’était plus nécessaire pour vendre ses exhibitions de se référer à un passé totalement inventé. Une tout autre version de la jeunesse de Jessie est présentée dans la presse. Son manager qui n’était autre que Burt Miller pouvait même se permettre avec humour de rendre un petit hommage à Elsa, désormais retirée des compétitions.

Née en 1865 à Boston, dans le comté du Lincolnshire, sur la côte Est de l’Angleterre, Jessie Oakes est en fait arrivée aux États-Unis à l’âge de 16 ans. elle s’est installée à Rochester où résidaient déjà des membres de sa famille. Elle a exercé le métier de dactylographe dans un cabinet de juristes jusqu’en 1886. Si ces éléments sont conformes à la réalité, il convient d’avoir des doutes sur la suite de l’histoire. Jessie Oakes se serait découvert une passion pour le bicycle après avoir assisté à une exhibition d’Elsa Von Blumen. Décidée à devenir professionnelle comme elle, elle aurait pris ses premières leçons à la Bicycle School de Rochester où elle aurait fait preuve d’aptitudes peu communes à tel point qu’à peine trois mois plus tard, elle défiait Elsa. [87]

Si nous devinons les motifs purement mercantiles à l’origine de la création de ce palmarès farfelu, reste à en trouver les auteurs. Nous ne disposons d’aucune preuve mais la suite de l’histoire nous livre des indices troublants qui nous conduisent à deux personnages que nous connaissons fort bien et qui ont souvent fait quelques entorses à la vérité pour vendre leur business : le Sénateur Morgan et Burt Miller. Un entrefilet publié par le journal Britannique « Sporting Life » du 21 août 1889, nous apprend que W. H. Morgan, surnommé Sénateur Morgan a épousé le 3 août 1889 à Leadville dans les montagnes du Colorado, Maud Wharam plus connue sous le nom de Jessie Oakes... [88] - Peut être se connaissaient ils déjà à l’automne 1887, si tel est le cas, alors le sénateur Morgan qui avait l’œil pour jauger les qualités d’un cycliste, pourrait bien être l’inspirateur du défi.

Selon un article publié par « The National Police Gazette » du 9 février 1889 , confirmé par un article du « Victoria Daily Colonist », du 17 février 1889 et par un autre du « Rome Daily Sentinel » du 5 juin 1889, Burt Miller est devenu, probablement au tout début de 1889, l’entraîneur de Jessie Oakes tout en continuant à s’occuper d’Elsa. [89] - Deux autres championnes cyclistes Nellie Archer et Josie Hawks sont également sous sa responsabilité. Burt Miller possède une expérience d’une dizaine d’années en tant que manager et entraîneur de sportives. Il a découvert Elsa et lancé sa carrière. Il connaît beaucoup de monde à Rochester et il est passé maître dans l’art d’avancer masquer.

Compte tenu de ces éléments, la probabilité que ce soit l’un de ces deux hommes qui ait eu l’idée d’un pseudo championnat du monde féminin opposant les deux jeunes femmes. Les premiers articles sont peu précis en ce qui concerne le déroulement de ce fameux championnat. Annoncé tout d’abord comme un match en cinq manches organisé durant un seul week-end, il prend rapidement de l’ampleur. Les organisateurs prévoient une confrontation en cinq manches dans cinq lieux différents au cours de l’été 1888. L’engouement suscité par les premières annonces de cette opposition laissent augurer une affaire financièrement très rentable,. Chaque manche est composée de plusieurs courses, en général cinq, d’une distance comprise entre un et trois miles. Il est prévu que les prix soit partagés de la manière suivante : 65 % au vainqueur, 35 % à la perdante. [90]

La première rencontre a lieu à l’Exposition Park Allegheny City dans la ville de Pittsburgh, le 30 juin. Durant une des manches, Jessie Oakes brise sa roue avant et accroche celle d’Elsa qu’elle entraîne dans sa chute. Jessie Oakes étant dans l’impossibilité de pouvoir faire réparer sa machine immédiatement et n’ayant pas de seconde machine à sa disposition, l’épreuve est purement et simplement annulée. Elsa nourrira par la suite, beaucoup d’inimitié envers son adversaire du fait de cet accident. Selon elle, Jessie est responsable de cette chute qui lui a coûté le premier point dans leur duel. Elle est persuadée qu’elle était la plus forte ce jour là et que la décision prise est injuste. Nous n’avons pas pu découvrir lors de quelle manche l’incident s’est produit mais la réaction d’Elsa pourrait s’expliquer par le fait qu’elle menait au point et que dans son esprit une décision juste aurait été de s’appuyer sur les résultats des manches déjà effectuées.

Pendant longtemps, les rapports entre les deux femmes demeurèrent en permanence très tendus. En dehors des pistes, les relations entre Elsa et Jessie se limitent au strict minimum. Des journalistes venus les rencontrer quelques jours avant la quatrième manche à Auburn constatèrent le climat électrique qui règne alors entre elles.

« Exactly what the difficulty is, does not appear on the surface but there is apparently bad blood in the party somewhere, the Von Blumenites and the Oakesites not hitching worth a cent .» [91]

La deuxième manche se déroule le 4 juillet, jour de fête nationale au Tallman Park de Syracuse. 2000 personnes sont présentes pour assister à cette course qui fait partie d’un large programme sportif conçu par la loge locale du BPOE. The Benevolent and Protective Order of Elks est une fraternité à actions sociales fondée en 1868 à New-York. Basée sur la solidarité, la charité et l’entraide entre ses membres, le BPOE est aujourd’hui une des plus importantes fraternité américaine avec plus d'un million de membres. Elsa l’emporte en s’imposant facilement dans trois des cinq courses. [92]

A Scranton, le 30 juillet, c’est Jessie Oakes qui s’impose. Le 3 août, à Binghamton, les deux jeunes femmes s’affrontent à nouveau mais le match ne fait pas partie du « championnat »et ne comporte que trois courses d’un demi mile. Elsa gagne très facilement face à Jessie dont on apprend quelques jours plus tard par la presse qu’elle était malade au moment de la course. [92]

Le duel suivant se déroule au Riverside Park de Rome, le 15 août, sous le patronage du BPO of Elks dans le cadre de la fête de la fraternité : « the Elks field days ». Au programme on trouve notamment un match de base ball, une course de mustangs, un duel pédestre, et une course entre Elsa et un trotteur. Le prix pour ce duel est de 75 dollars.93 Le match est composé de trois courses d’un mile. Elsa l’emporte deux victoires à une.

La quatrième manche se déroule à Auburn, le 23 août. Avant de s’affronter, les deux jeunes femmes descendent sur la piste en compagnie de leur manager pour se présenter aux spectateurs. Leurs tenues sont décrites avec minutie.

« Le costume de Miss Oaks consistait en un joli ensemble de velours bleu, richement garni de franges d'or et sur sa tête était un petit bonnet de velours bleu. Sur son épaule il y avait le drapeau de l'Angleterre en miniature, tandis que Mlle Von Blumen, qui était vêtu d'un costume de velours marron, bordé de franges d'or, avait l'honneur de porter le drapeau américain. » [94]

Alors que les personnes qui connaissent le fonctionnement de ce genre d’exhibitions, s’attendent à voir un spectacle parfaitement orchestré mais sans engagement physique réel, ils sont dès la première course surpris par la vigueur de l’engagement des deux adversaires.
« It was tacitly understood among the sports that the race would be a hippodrome affair and for that reason no betting was done. Great was their surprise when they saw each fair rider using every endeavor to win and making the wheels as if each had 10 000 dollars at stake.» [95]

Visiblement Elsa et Jessie se sont prises au jeu et elles ne font pas semblant d’appuyer vigoureusement sur les pédales. Portées par l’animosité qui les oppose, elles ne se font pas de cadeau. C’est sur la piste, à la pédale qu’elles ont décidé de régler leur différent. Après une première manche remportée par Jessie, les deux jeunes femmes font une pause dans leur bataille et elles affrontent, chacune à leur tour, un trotteur sur un demi mile avant de reprendre leur match. On est très loin du mode de fonctionnement de nos champions d’aujourd’hui, qui pour être au top à l’instant « t » cherchent à fournir le moins d’effort possible avant d’entrée en action. Certes à l’époque, les méthodes de préparation et d’entraînement demeuraient totalement empiriques mais ne faut il pas voir là d’abord l’absence de réel enjeu dans ce duel qui n’est qu’un spectacle où les rôles et les victoires de chacune des protagonistes étaient prévus avant le départ...
La deuxième manche est enlevée de justesse par Jessie qui mène alors deux points à zéro. Loin d’être démoralisée, Elsa attaque la troisième course le couteau entre les dents. Cette fois ci elle domine son adversaire et obtient enfin sa première victoire du jour. L’engagement lors des trois courses a été total et les deux compétitrices sont déjà très fatiguées. De nombreuses voix s’élèvent dans leur entourage pour leur demander de ne pas courir les deux dernières manches. La journée est bien avancée, le public est satisfait du spectacle, il n’y aurait donc aucun problème à s’arrêter. Elsa refuse tout net car cela signifie pour elle, une défaite qu’elle n’admet pas. C’est une lutte à mort qui est engagée et Elsa, probablement au mépris des consignes de départ qui vraisemblablement prévoyait que la rencontre d’Auburn devait se solder par une victoire de Jessie, veut continuer et en finir.

« It then became evident ther was some ill feeling between the two fair riders and that the race was ‘’ for blood ‘’. »

Alors qu’Elsa a effectué toute la course en tête, Jessie grâce à une accélération en toute fin de parcours, réussit à la dépasser et à s’imposer de justesse. Au terme de cette quatrième épreuve houleuse, elle s’adjuge la manche et ramène le score à deux partout. Descendues de leur machine, les deux rivales s’insultent copieusement. Elsa dépose une réclamation auprès des juges qui ne donnent pas suite et confirment la victoire de Jessie. Que s’est il réellement passé lors de l’emballement final entre les deux compétitrices. Interrogée en présence de Burt Miller, Elsa, qui dément avoir insulté son adversaire, explique qu’au moment où Jessie est revenue à sa hauteur, elle a volontairement donné un coup sur son guidon pour la déséquilibrer et lui faire perdre du temps. Jessie Oakes donne bien évidemment une toute autre version des faits. Elle affirme qu'elle n'a pas porté de coup sur le guidon d’Elsa quand elle l'a dépassée. Selon elle, leurs roues ont pu bouger un peu au moment du dépassement et induire ainsi Elsa en erreur. [96]


Elsa Von Blumen :

« She struck the handle of her machine, thereby knocking her out of her course and throwing her behind. » [«Elle frappa la poignée de sa machine, la faisant sortir de son cours et la jetant derrière elle.]

Jessie Oakes :

« She said she did not strike Miss Von Blumen’s handle when she passed her. Their wheels might have wiggled a little bit and given it that appearance but she did not touch her. » [«Elle a dit qu'elle n'a pas frappé la poignée de Mlle von Blumen quand elle l'a passée. Leurs roues auraient pu se tortiller un peu et lui donner cette apparence, mais elle ne l'a pas la toucher. »]

Il est difficile de se faire une opinion par rapport à cet incident. L’animosité entre les deux femmes semble avoir atteint son paroxysme et leur entourage paraît avoir des difficultés à gérer la situation comme en témoigne la présence de Burt Miller aux cotés d’Elsa lors de son interview. Il est présent non pas pour valider les propos de sa compagne mais plutôt pour éviter un dérapage verbal et une aggravation du conflit. On peut se demander si l’annulation de la première course à Pittsburgh est bien la seule raison de cette querelle. N’y aurait il pas également de la jalousie et une rivalité affective entre elles ?

Le pseudo championnat du monde organisé entre Elsa et Jessie devait se dérouler en cinq rencontres. Tout avait été soigneusement préparé par les managers. Chacune des compétitrices devaient gagner deux fois pour qu’il y est bien cinq manches et que cette dernière constituant une finale attire les foules. Financièrement elle devait être très rentable pourtant il n’y eu jamais de nouvelle rencontre pour remplacer la première épreuve annulée et cette histoire se termina par un match nul.

Il est surprenant qu’une dernière course n’ai pas été rajoutée pour remplacer celle de Pittsburgh. L’absence de piste disponible rapidement, des tensions trop fortes entre Elsa et Jessie, ou un changement de stratégie des managers qui finalement ont considéré qu’un match nul constituait la meilleure publicité pour la carrière des deux compétitrices, peuvent expliquer cela.

En dix ans de carrière, Elsa a réalisé de très nombreuses exhibitions mais elle n’a quasiment jamais couru face à d’autres femmes. A ses débuts, les adversaires du même sexe se comptaient probablement sur les doigts d’une seule main pour l’ensemble du continent américain. Contrairement à Louise Armaindo, intégrée au sein d’un team, Elsa a rarement couru face à des hommes, se contentant le plus souvent de confrontation face à des chevaux, des marcheurs ou même des patineurs. Ces exhibitions basées sur un système de handicap n’étaient pas l’idéal pour développer le dépassement de soi et l’esprit de compétition. Pour Elsa, qui est d’abord une marcheuse, « a lady pedestrienne », ce qui n’était au départ qu’un gagne pain, est devenu au fil du temps une passion comme elle l’a déclaré lors d’une interview accordée au «Paterson Sunday Call » en juillet 1888.

« I like the business, and although I say that every year will be my last I still stick to it. I do a great deal of riding at country fairs, and sometimes the experiences is anything but pleasant, for the tracks are usually horrible, ant the country people seem to think I can ride over anything or through mud and up hill without any difference. After my winter’s rest my muscles are soft and it takes a good deal of riding to get me into condition. »

Malgré une excellente réputation et le titre officieux de championne américaine, aucun élément ne permettait jusqu’à présent d’apprécier son niveau réel. Les courses face à Jessie Oakes, bien qu’elles aient été pour la plupart « arrangées » au préalable, ont pourtant montré qu’Elsa savait se battre et qu’elle était une vraie compétitrice.
Alors qu’Elsa a presque trente ans et qu’elle aspire à autre chose, une épreuve de six jours réservée aux femmes est organisée à Pittsburg du 31 décembre 1888 au 5 janvier 1889. Il s’agit, en l’état actuel de nos connaissances, des premiers six jours féminins jamais organisés au monde. Elsa fait figure de favorite tout comme Jessie Oakes. Face à elles, prêtes à en découdre 6 heures par jour, on retrouve Hattie Lewis, Hilda Suallor et May Allen, trois concurrentes originaires de Pittsburg. Malgré le petit nombre de participantes, l’évènement est un succès public et le Grand Central Rink est bondé dès le premier soir. Bien évidemment, la possibilité pour de nombreux hommes d’observer à loisir cinq charmantes jeunes femmes sur une piste n’est pas pour rien dans cette affluence mais très vite le regard des spectateurs va changer quand ils comprennent qu’il s’agit d’une compétition opposant de véritables athlètes.

Comme cela est déjà arrivé à plusieurs reprises, avec un public très indiscipliné, un accident grave survint à la fin de la première heure de course. Alors que la bataille fait rage, un homme traverse la piste sans regarder et provoque la chute de trois concurrentes. Elsa, qui décidément n’a pas de chance, est de loin la plus touchée. Tombée contre un poteau sur le bord de la piste, elle a une profonde entaille à la tête et surtout elle est victime d’une perte de connaissance. Gisant inanimée au sol, elle est entourée par une foule de 200 ou 300 hommes qui s’agitent mais qui ne savent que faire pour l’aider jusqu’à ce qu’un certain Joe Hook, homme honorablement connu dans la ville, la prenne dans ses bras et la porte dans une pièce à l’écart où elle reçoit les premiers soins. Aujourd’hui, par mesure de sécurité, une perte de connaissance aussi brève soit elle, entraîne automatiquement l’abandon du sportif qui doit subir tout une batterie d’examens avant d’être autorisé à courir de nouveau. Autre temps, autres mœurs. Ayant repris connaissance, Elsa fait soigner sa plaie à la tête et après un moment de repos, elle décide de reprendre la course.98 Retrouvant assez rapidement de bonnes sensations, elle fait des efforts courageux pour regagner son terrain perdu mais à la fin de la journée elle n’est que troisième et compte près de 14 miles de retard sur Hattie Lewis qui mène la course. La moyenne horaire de la lauréate de l’épreuve étant d’environ 12,6 miles, Elsa a donc un peu plus d’une heure et cinq minutes à combler pour aller chercher la victoire. Sans une sévère défaillance ou une chute d’Hattie Lewis, les chances d’Elsa sont minces pourtant heures après heures, tours après tours, elle va tout donner pour refaire son retard.
« Miss Von Blumen probably never rode harder in her life than she did yesterday, and she could not gain a lap on the Pittsburger as long as the latter remained on the track. Miss Lewis, however, has had little or no experience in the six-day contests, nor any contests at all for that matter and was compelled to take more rests that her older opponent. » [99]

Miss Lewis semble être un peu plus rapide mais elle possède moins d’endurance qu’Elsa. Durant les six heures quotidiennes de course elle est contrainte de faire quelques pauses supplémentaires et ce n’est que durant ces brefs moments qu’Elsa parvient à regagner du terrain. Dans sa course poursuite, elle est un moment aidée par Jessie Oakes. La hache de guerre semble désormais enterrée entre les deux femmes qui font cause commune pour tenter de faire craquer Hattie Lewis. Souffrant elle aussi des séquelles de la chute collective du premier jour, Jessie qui a perdu toute chance de l’emporter, impose un train d’enfer. Les deux ex rivales tentent même d’enfermer Hattie Lewis mais celle ci réussit chaque fois à se dégager suscitant les acclamations d’une foule totalement acquise à sa cause. [100]

« At 8 o’clock some of the most desperate racing ever seen commenced. Miss Oakes appeared on the track and made the pace terrific. Miss Lewis stuck to her, and so did Miss Von Blumen. By some it was thought that this was a move on the part of Miss Oakes to weary Miss Lewis and thereby help Miss Von Blumen. Miss Lewis was certainly put in a pocket once or twice but in response to advice she, by extraordinary effort, drew out and went to the front amid the most deafening cheers. »

Le duel acharné que se livre les deux femmes attire les spectateurs en masse. D’abord masculin, le public est au fil des soirées de plus en plus mixte. Les dames de Pittsburg se déplacent pour soutenir Hattie Lewis qui est une habitante de la cité. Selon les journalistes du Pittsburg Dispatch, jamais aucun autre évènement sportif dans la ville n’a attiré autant de spectateurs. N’en déplaise à tous ceux pour qui le sport est une affaire d’hommes, c’est une compétition féminine qui connaît la plus grosse affluence.
Finalement le courage et la rage de vaincre ne suffiront pas. Elsa, qui l’aurait probablement emporté sans l’imprudence d’un spectateur, s’incline de 4 miles. May Allen termine troisième, à 81 miles d’Hattie Lewis. [101]

Le succès commercial de l’épreuve avive immédiatement l’intérêt d’organisateurs de spectacles et au mois de février 1889, une nouvelle épreuve de six jours réservée aux femmes est organisée dans la mythique salle du Madison Square Garden de New York. Si les premiers six jours masculins sur le sol américain datent de 1879, la première épreuve masculine de ce type au Madison Square Garden n’eut lieu qu’en octobre 1891. Les organisateurs pour attirer un large public, prennent contact avec Sadie Martinot, star du théâtre afin qu’elle donne le départ de l’épreuve. Hélas, la comédienne, pas encore totalement remise de la malaria contractée lors d’un séjour à Florence en 1885, déclinera la proposition. 14 concurrentes figurent sur la liste des inscrites mais deux d’entre elles : Gertrude Frankel et May Allen ne prirent pas le départ. C’est donc 12 cyclistes qui vont s’affronter à raison de 8 heures par jour selon un horaire définit à l’avance : 15 heures / 18 heures et 20 heures / 01 heures. [102] - La piste est courte. Elle mesure environ 200 mètres. Il faut huit tours pour parcourir un mile pourtant les virages ne sont pas relevés ce qui limite sensiblement la vitesse. Le bâtiment du Madison Square Garden n’est pas équipé pour héberger les concurrentes qui, en fin de chaque soirée, doivent regagner leurs hôtels respectifs. Pour la pause quotidienne de deux heures, il n’y a pas de lieu où les championnes peuvent s’isoler et se reposer. [103]

Louise Armaindo, Elsa Von Blumen, Hattie Lewis et Lottie Stanley sont les favorites au départ. Lottie Stanley est probablement en dehors de Louise Armaindo et d’Elsa celle qui est la plsu expérimentée. Elle a commencé sa carrière en Grande Bretagne où elle a couru en 1887 et 1888 le plus souvent face à des hommes. Si l’on en croît le site http://sixday.org.uk/, Lottie Stanley aurait battu le 9 novembre 1889, au Sunderland Skating Rink le record des 18 heures (6 x 3 heures?) en réussissant 269 miles.

Encore une fois, l’épreuve est présentée comme un championnat du Monde ce qui n’est pas surprenant car en l’absence d’une fédération internationale chaque organisateur pouvait donner ce qualificatif à sa course. Le caractère international est néanmoins validé par la présence de quatre concurrentes dont on nous dit qu’elles qu’elles représentent d’autres pays. Louise Armaindo est Canadienne, Jessie Oakes est Anglaise, Hilda Suallor serait Suédoise et Maggie McShane Irlandaise. Ces deux dernières sont très probablement dans la même situation que Jessie Oakes, immigrantes de la première ou de la seconde génération, elles résident déjà sur le territoire américain au moment des six jours. Le pays d’origine de leur famille est utilisé pour donner un caractère international à la course. L’évènement rencontre un large écho dans la presse américaine et même en France « Le Véloce Sport » présente l’épreuve à ses lecteurs. [104]

Après un départ très rapide de Louise Armaindo, c’est Lottie Stanley qui occupe la tête de la course à la fin du premier soir tandis qu’Elsa, auteure d’une entame très prudente, n’est que quatrième. Elle accuse déjà un retard de 9 miles. Louise Armaindo est la seule à tenir tête à Lottie Stanley avant de craquer complètement et d’abandonner la course. Très vite toutes ses adversaires comprirent que sauf accident elle serait intouchable. Durant les deux premiers jours non seulement Elsie perd régulièrement du terrain par rapport à Lottie Stanley mais elle n’arrive pas non plus à combler son retard sur Helen Baldwin qui effectue une remarquable première partie de course. Enfin durant la seconde partie de la troisième soirée, les choses bougent. Jessie Oakes qui a retrouvé le coup de pédale impose un train d’enfer que seules Lottie et Elsie peuvent soutenir. Toutes trois parcourent 62 miles en cinq heures. Helen Balwin qui apparemment n’a jamais fait de compétition auparavant, commence à craquer. Durant la soirée, elle perd 4 miles sur ses adversaires directes et la deuxième place du général. Les autres sont beaucoup plus loin et seule Hilda Suallor qui pédale avec « la gravité imperturbable d’un Sphinx » [105] - paraît ne pas connaître la fatigue.

Alors qu’Elsa a parfaitement tenu tête à Lottie Stanley c’est peut être ce soir là, qu’elle a définitivement perdu la course. Faute de pilotage, fatigue… Elsie est victime d’une chute alors qu’elle pédale seule. Quelque peu sonnée, elle reste au sol quelques secondes et elle est percutée par  Kitty Brown lancée à pleine vitesse. Trop gravement touchée celle ci ne repartira pas. Au bout de cinq minutes, après avoir retrouver ses esprits, Elsa remonte péniblement sur sa machine. Les lèvres blanches, le teint blafard c’est au courage qu’elle repart et qu’elle réussit à soutenir le rythme des meilleures. [106] -  Dans de telles conditions, c’est véritablement un exploit de la part d’Elsie, de faire jeu égal avec ses leaders durant toute la soirée. Sans cet accident peut être aurait elle pu se rapprocher un peu d’Hattie Stanley et la pousser à la faute.

Comme pouvait le laisser penser les résultats du troisième jour, Helen Baldwin, partit sur des bases beaucoup trop élevées pour elle, décroche totalement, laissant même la troisième place de la course à Jessie Oakes. A l’aube du cinquième jour, les positions sont bien établies avec des écarts conséquents entre les trois premières qui vont se contenter d’assurer leur place jusqu’à l’arrivée. La victoire revient à Hattie Stanley qui, en 48 heures de course a parcouru la distance de 624 miles soit une moyenne de 13 miles à l’heure. Elsa termine à la seconde place avec 592 miles loin devant Jessie Oakes, troisième avec 532 miles. Celle -ci malade en début d’épreuve, n’aura finalement concédé que quatre miles à Elsa durant les trois derniers jours. [107]

Pour une recette totale de 10 212 dollars, la somme de 4084,80 dollars (soit environ 107 473 dollars de 2015) [108] - est destinée aux compétitrices selon un barème établit au préalable. La vainqueur reçoit 40 % des gains soit 1634 dollars ce qui convertit en dollars de 2015 représente la coquette somme de 43 000 dollars. Elsa Von Blumen touche 20 % soit 21 500 dollars de 2015. La troisième reçoit 15 % des gains, la quatrième 10 %, la 5ème 8 %, la 6ème 5 % et la 7ème 2 %. Les organisateurs souhaitèrent également donner une petite somme aux quatre dernières participantes afin de les encourager. O’Brien un des managers proposa à ceux ci la somme de 50 dollars (1 315 dollars 2015) pour Woods, Brown et McShane et 300 dollars pour Louise Armaindo qui malgré des performances très irrégulières depuis de nombreux mois, est toujours considérée comme « la championne du monde ». [109]

Durant ces deux premières courses de six jours, Elsa n’a certes pas décroché de victoire mais elle a montré qu’elle était, de par sa régularité et son endurance, une des meilleures cyclistes du continent américain. D’autres épreuves de six jours sont programmées pour la saison 1889 et Elsa qui vient de gagner beaucoup plus d’argent qu’avec ses habituelles exhibitions, ne parle plus d’arrêter. Quelques  jours plus tard on la retrouve au Riverside Park de Rome pour un stage d’entraînement.  Burt Miller qui connaît parfaitement son job réussi à convaincre d’autres filles de se joindre à eux. Désormais Jessie Oakes, Elsa Von Blumen, Nellie Archer de Boston et  Josie Hawks (Jennie Hawke) de New-York s’entraînent ensemble sous la houlette de Miller. Ainsi le manager peut négocier plus facilement avec les directeurs de piste et proposer un calendrier d’épreuves à ses compétitrices. The Victoria Daily Colonist, 17 février 1889, nous apprend ainsi qu’il aurait déjà formalisé des engagements à Poughkeepsie, Hudson, Newburgh, Kingston, Norwich et Albany et qu’une course à Rome est envisagée avant la fin de la saison. [110]

Après deux courses éprouvantes, Elsa fait l’impasse sur les 6 jours de Philadelphie qui se déroulent du 25 février au 2 mars 1889. Jessie Woods s’y impose devant Hattie Lewis et Helen Baldwin. Elle ne participe pas non plus du 15 au 20 avril aux 6 jours de Chicago remportés par Jessie Oakes. Elle préfère faire une coupure et préparer sérieusement les six jours de New-York qui débutent le 13 mai 1889. 12 concurrentes prennent le départ de l’épreuve.

En l’absence d’informations précises sur le début de l’épreuve, il est difficile de comprendre ce qu’il s’est réellement passé mais nous apprenons par le New Haven Daily Morning Journal and Courrier du 13 mai 1889 qu’après une heure de course, Elsa Von Blumen, Jennie Hawks, Jennie Adams et Nellie Otto ne sont plus en piste. On peut imaginer qu’un différend entre les organisateurs et leurs managers a provoqué leur retrait ou qu’une chute sévère est intervenue, jetant les quatre concurrentes à terre et les empêchant de continuer la course.
Pour Elsa, c’est probablement l’incident de trop. A trente ans, la lassitude physique et mentale prend le dessus et après onze années de compétition, elle n’a plus envie de se battre. Il est temps pour elle de se reposer et de vivre auprès de l’homme qu’elle aime et qu’elle a enfin réussi à épouser après de longues années d’attente. Elsa apparaîtra encore à deux reprises en public pour des exhibitions mais pour elle la compétition est définitivement de l’histoire ancienne. Le 14 août, avec Josie Hawks, elle participe à une parade dans la ville de Canton (Massachusetts) en l’honneur d’Edward Franc Jones, héros de la guerre civile et Lieutenant Gouverneur de New-York de 1886 à 1891. Elsie fait enfin une dernière apparition en compagnie de Jessie Oakes lors de « la grande exposition des temps modernes » qui se déroule à Saint Joseph dans l’Etat du Missouri, du 3 septembre au 5 octobre 1889. [111]

Epilogue : Une autre vie commence

Une page se tourne et une autre vie commence. Elsa Von Blumen et Burt Miller disparaissent à tout jamais. Finis les noms de scène. Terminée la vie publique et tumultueuse où il faut en permanence tenir son rôle et ne jamais montrer le moindre de ses sentiments pour l’autre… Désormais Caroline Kiner peut vivre avec son mari, William Roosevelt sans avoir à se cacher. Après tant d’années de dissimulation, d’errance entrecoupée de période de séparation forcée, leur liaison a tenue bon mais le couple aspire désormais à une vie ordinaire et calme. Caroline et William s’installent à Rochester où ils ont tous deux des attaches. Ils espèrent couler des jours heureux grâce à l’argent gagné durant toutes ces années.

Hélas, le bonheur sera de très courte durée. Durant l’hiver 1890-91, William commence à souffrir de problèmes cardiaques. En quelques mois, sa santé se dégrade irrémédiablement et le 13 février 1892, sentant sa fin proche, il décide, accompagnée de sa femme, de rejoindre Albany, sa ville natale pour y voir ses amis avant de mourir. William se sentant très mal, le couple est contraint de s’arrêter un moment dans la ville d’Utica pour qu’il puisse se reposer. Ils s’installent chez Jane Kitts, une belle-sœur de William, au 47 main street. C’est là, installé dans un fauteuil que vers 10 heures, William va être terrassé par une nouvelle crise. Il avait 49 ans. [112]

A seulement 33 ans, Caroline se retrouve brusquement veuve et sans enfant, a mille lieues de la vie dont elle avait rêvé. Elle est profondément désemparé par cette tragédie mais elle reçoit un soutien sans faille d’Isaac, frère cadet de William. Chef d’entreprise, lui aussi un vétéran de la guerre civile, Isaac sait se rendre indispensable au point de devenir un peu plus tard, le troisième époux de Caroline. Après une union par dépit, un mariage d’amour, Caroline s’essaie au mariage de raison…

Isaac et Caroline eurent un fils Claude L. né en 1893 ou 1894, qui s’installa plus tard à New-York.

Caroline, qui durant les dix années de sa carrière, a montré l’exemple et défendu le droit des femmes à pratiquer le sport, va disparaître totalement de la vie publique. Installée à Rochester, au 114 Lexington Avenue, elle se fait très discrète et se consacre à l’éducation de son fils et à sa maison. Contrairement à ce que son attitude progressiste pourrait le laisser supposer, elle incarne ainsi la parfaite femme au foyer.

Caroline ne vit pas dans la nostalgie et le souvenir de ses exploits et elle recherche même l’anonymat le plus complet pour vivre en toute tranquillité. Elle se montre d’une manière générale plutôt réfractaire au progrès. Quand les safety bike remplacent les grands bis, elle se refuse à monter sur ces nouvelles machines pourtant tellement plus sures et plus faciles d’utilisation. La fin de sa carrière correspond à peu près à la disparition des grands bis dans les compétitions sportives.

De même, l’arrivée de l’automobile ne suscite chez elle aucun enthousiasme, bien au contraire. L’ancienne championne de marche est même quelque peu visionnaire bien avant que l’homme ne devienne complètement dépendant de son véhicule lorsqu’elle déclare : 

« It made people forget they could walk ». [113] - (Il a fait oublier aux gens qu'ils pouvaient marcher]

Jusqu’à la fin de sa vie, elle demeurera toujours très réticente quand il s’agit d’évoquer les exploits d’Elsa. Plutôt que de raconter des faits d’armes que les journalistes ne manquent jamais de lui rappeler, elle préfère insister sur les difficultés rencontrées à l’époque par une femme comme elle pour pratiquer un sport à sa guise. On retrouve soudain la féministe militante qu’elle a été. La principale gêne qu’elle évoque est liée à la morale très stricte qui règne à l’époque et aux tenues imposées aux femmes que se soit pour marcher ou pour pédaler.

«In later years Elsa pointed out that she was handicapped in both types of races : in walking by the clumsy clothes she was forced to wear and, when riding the high bike, her costume had to be a cumbersome pantaloon type garment. »  [114]

Elle regrette qu’en son temps, les tenues modernes, bien plus adaptées à la pratique sportive, n’aient pas existé.

« She hailed the modern and sensitble sport clothes for young people wich came into vogue in her old age. » [115]

Le machisme ambiant, le fait de ne pas être reconnue en tant que sportive mais d’être regardée uniquement comme « un objet de désir » de la part d’hommes qui venaient assister à des exhibitions/compétitions uniquement pour se « rincer l’œil » fut probablement pour elle, l’un des points noirs de sa carrière. Elle semble même penser que c’est cette absence totale de respect pour le travail et l’engagement physique dont elle et ses adversaires firent preuve qui est à l’origine de certaines de ses chutes. Selon elle, sa chute lors des 6 jours de New-York en février 1889 a été provoquée volontairement par un homme qui désapprouvait qu’une femme puisse faire du bicycle.

« Male chauvinism was also a great handicap. To judge the extent to wich some men would go, a male spectator during a six day bicycle race at Madison Square Garden, thrust his cane between the spokes of her wheel causing a nasty spill. » [116]

Entre 1895 et 1897, elle rencontre à deux reprises le cousin d’Isaac, Théodore Roosevelt futur président des États Unis. Durant cette période, Théodore Roosevelt n’est pas encore un homme politique célèbre, et il exerce la fonction de Directeur de la Préfecture de Police de New-York. [117]

Après la mort d’Isaac survenue en 1912, Caroline continua à vivre seule dans son modeste cottage de Lexington Avenue où elle consacre son temps à la couture, au jardinage et à la cuisine. Durant les dernières années de sa vie, elle ne sort plus beaucoup de chez elle car elle éprouve quelques difficultés à se déplacer.

C’est à son domicile, que Caroline décède brutalement le 2 juin 1935 à l’age de 76 ans.

A ses obsèques, on retrouve son fils Claude L. Roosevelt, sa petite fille Miss Doris L Roosevelt, ainsi que ses trois sœurs et son frère Franck Kiner.

Caroline et Elsa ne sont pas seulement deux vies qui se succèdent, elles constituent également les deux faces profondément opposées d’une seule et même personne.

Caroline, douce, discrète, s’occupant de sa maison et de son fils unique représente l’image parfaite de la femme au foyer. Mariée, aspirant à la tranquillité, elle pourrait même sembler soumise et effacée. Pourtant cette femme qui se complut dans l’anonymat pendant quarante cinq ans avait comme toutes les pionnières un caractère bien trempé. Mais cela c’était avant. C’était dans sa jeunesse. Quand elle s’appelait Elsa…

Elsa n’appréciait pas le regard concupiscent des hommes venus assister à ses exhibitions de marche ou de bicycle mais elle passait outre car il fallait bien gagner sa vie. Et puis, marcher c’était ce qu’elle aimait le plus faire, alors pour ne pas être trop harcelée, il fallait imposer le respect, trouver une tenue à la fois décente et pas trop inadaptée à l’exercice d’un sport. Elsa n’avait pas peur de dire haut et fort que pratiquer une activité physique et sportive était un droit pour les femmes et que cela était bénéfique pour leur santé. Longtemps cantonnée dans des exhibitions sans réel intérêt sportif, elle avait pourtant une véritable mentalité de gagneuse. Elle n’aimait pas perdre et était capable de frapper du poing sur la table quand sa défaite lui semblait injuste. Entraînée par son mentor et son compagnon, Burt, elle a participé à de nombreux spectacles qui n’étaient pas très respectueux du public. Pour reprendre les termes utilisés par un journaliste de l’époque, Burt Miller, bagarreur et magouilleur au possible, restera à jamais comme l’inventeur du mile élastique. Certaines performances d’Elsa peuvent ainsi être mise en doute, pourtant Elsa est une authentique championne. Quand à la fin de sa carrière, elle affrontera enfin d’autres femmes, elle montrera un courage et un talent que l’on ne soupçonnait pas.

Avec Burt, Elsa gagne sa vie en proposant ses exhibitions dans diverses manifestations et spectacles organisés le plus souvent dans des petites villes de province. Au delà d’un certain opportunisme, pour faire fonctionner son business, comme lorsqu’elle se produit pour la fête de Mardi Gras à La Nouvelle Orléans, Elsa a du cœur. A de nombreuses reprises elle se produit pour récolter des fonds destinés à des œuvres caritatives. Elle intervient ainsi pour aider le peuple irlandais frappé par la famine, pour financer des monuments à la gloire des vétérans de la guerre civile et elle proposera même ses services pour lever des fonds destinés à la construction du socle de la statue de la liberté.

Elsa est une femme amoureuse et sa carrière en a parfois pâtit. Contrainte de donner en permanence une image de bienséance et de dignité pour pouvoir « vendre » ses exhibitions sportives, Elsa vit dans la dissimulation. Être la maîtresse de son entraîneur, homme marié, impose un contrôle permanent de soi. Il faut masquer ses sentiments, contrôler ses gestes et éviter toute marque d’affection qui pourrait éveiller des soupçons. Pendant près de dix ans, Burt et Elsa vécurent ainsi, côte à côte, heureux d’être si près l’un de l’autre et forcément frustrés par la distance qu’ils devaient systématiquement s’imposer. Quand Elsa remporta enfin ce combat, et qu’elle pu épouser Burt , elle ne se doutait pas que ce bonheur, si longtemps recherché, serait d’aussi courte durée.

[1a] - https://www.ancestry.com/

[1b] - www.findagrave.com
La tombe d’Elsa se trouve au cimetière Riverside de Rochester, Monroe County. Elle porte au moment de son décès le nom de Roosevelt, signe d’un second mariage dont nous n’avons pas trouvé trace.

[2] - Selon le site www.fr.climate-data.org

[3] - Voir à ce propos les nombreux articles relatant les exploits d’Elsa sur http://www.fultonhistory.com/ et http://www.pedalinghistory.com/

[4] - The Highland Weekly News., 10 juillet 1879 

[5] - The Wheeling daily intelligencer., 16 Mars 1880

[6] - The Highland Weekly News du 17 juillet 1879

« Miss Von Bulmen completely won the respect and confidence of our people by her modest and lady-like deportment...She is a perfect little lady, and received calls from the best people in the town. » ;

[7] - The Highland Weekly News du 10 juillet 1879

« The neighboring press speaks of her with very highest terms and we are satisfied that the entertainment will be in every respect worthy of patronage, and the best people of the city need have no hesitancy in attending. There will be nothing in the exhibition to offend the most fastidious lady, and thousands of ladies have witnessed Miss Von Bulmen walking in other places. »

[8] - The Highland Weekly News du 03 juillet 1879

« She comes with the very highest reputations from all over the country » ;

[9] - The Wheeling daily intelligencer., 14 Février 1880

« The exhibition will in no way conflict with the moral tastes of the most refined »

[10] - The Fayette County Herald, 26 juin 1879,

« I do not think our American girls walk enough. Flat chests, weak backs and pale faces would not be the constant cry, if our girls would only improve the air and sunlight, that God has so bountiously given, and walk out in it. A ramble every day would soon give the ruddy hue, that shines like the scarlet of roses upon the cheeks of our English cousins... »

[11] - Wheeling Daily Intelligencer, 5 octobre 1880

« Miss Von Bulmen was looking very well and said that she felt well and could if necessary go on the track again in the evening. She went down to breakfast as usual yesterday morning and will undertake her « benefit » walk this evening. »

[12] - https://www.biography.com/people/ ;

[13] - The Fayette County Herald., 26 Juin 1879,

[14] - The Wheeling daily intelligencer., 15 Mars 1880

[15] - The Wheeling daily intelligencer., February 14, 1880

« The walking match this evening, between Miss Elsa Von Blumen and Mr. Kennedy, was a highly successful affair... »

[16] - The Northern Ohio Journal, 19 avril 1879

« Miss Von Blumen has been creating quite a furore in western cities with feats of walking, even while training, that would surprise many who believe women are slow walkers. »

[17] - Voir à ce propos :

  • The Fayette County Herald., des 17 et 24 Juillet 1879
  • The Highland Weekly News » du 17 juillet 1879,
  • The Oswego Morning Herald 1879,
  • The Albany New York Evening Times, mars/septembre 1879,
  • The Watertown New York Daily Times, 1879/1880,
  • The Fort Plains New York Mohawk Valley Register 1877/1879
The Fayette County Herald., 17 Juillet 1879 The Highland Weekly News, 17 juillet 1879 The Fayette County Herald., 24 Juillet 1879 The Oswego Morning Herald 1879 The Albany New York Evening Times, mars/septembre 1879

The Fort Plains New York Mohawk Valley Register 1877/1879
The Watertown New York Daily Times, 1879/1880


[18] - Voir à ce propos :

The Stark County Democrat., 15 Mai 1879,
The Northern Ohio journal du 19 avril et du 03 mai 1879
The Cincinnati Daily Star du 20 mai 1879, du 20 août 1879, du 11 novembre 1879
Les éditions du journal « The Highland Weekly News » du 03 juillet 1879, du 10 juillet 1879, du 17 juillet 1879, du 31 juillet 1879, du 21 août 1879 et du 04 septembre 1879.
The Stark County Democrat, du 11 décembre 1879
The Wheeling Daily Intelligencer du 13 février 1880, du 1er mars 1880, du 25 août 1880
The Belmont Chronicle, 12 février 1880

[19] - The Higland Weekly News, 23 septembre 1880


[20] - The Cincinnati Daily Star, 22 octobre 1880


[21] - The Cincinnati Thursday Evening, 17 avril 1879


Entre passion et business , une reconversion laborieuse

[22] - The Evening Auburnian, 30 novembre 1880

« Miss Von Blumen, it will be remembered, will make her appearance for the first time in public upon a bicycle at the Academy of Music on Thursday evening next. This charming little lady’s reception in Auburn about two years since amounted to an ovation and it is predicted that upon the present occasion she will be greeted by a full house. A walking match has been arranged and at the conclusion of her bicycle performance Miss Von Blumen and Miss Kate Kurst, of this city will jointly contend with Will Hoagland in the sawdust circle. The ladies will endeavor to walk 35 miles to Hoagland ‘s 44 miles... »

[23] - The Auburnian News and Bulletin, 3 décembre 1880

« The little artiste was warmly received by the fine audience, which included more ladies than have before attended similar entertainements, together with some of the leading society people in the city…
The bicycle exibition by Miss Von Blumen showed wonderful skill on the brilliantly sparkling vehicle, and her performance was greeted with deserved applause. She will ride twice this evening, at the opening and later on. Her elegant costume, her beauty and ladylike appearance make her more tha ever popular... »

[24] - The Stark County Democrat., 6 Octobre 1881

[25] -  The Wheeling daily Intelligencer., 12 Octobre 1881

[26] - The Buffalo Evening Republic, 13 décembre 1884

[27] - The Pittsburg Dispatch, 4 janvier 1889

[28] - The Sunday Herald and Weekly National Intelligencer.,19 Juillet 1891

[29] - https://www.goodreads.com/

[30] - The Safety Bicycle est un type de bicyclette qui est devenu très populaire à partir de la fin des années 1880 en tant qu'alternative au penny-farthing ou grand bi. Les premières machines de ce type étaient connues sous le nom de the Safety Bicycle parce qu'elles étaient plus sûres que les grands bis.

[31] - Voir à ce propos le coup de chapeau que nous avons consacré à Louise Armaindo : http://www.lepetitbraquet.fr/chron70_louise_armaindo.html

[32] - The Batavia Daily News, 30/07/1881


Fondateur de la Waltham Manufacturing Company, qui produira des cycles, des motos puis des automobilies sous les marques : Orient, Waltham, Charles Herman Metz sera également le premier importateur de la marque française Aster diffusée par De Dion et il colaborera avec le célèbre cycliste et industriel d’origine française Albert Champion. Cf : http://www.lepetitbraquet.fr/

[33] - Pour réaliser cette estimation, nous nous sommes appuyés sur l’article du Morning Journal and Courrier., du 30 Novembre 1881. Durant les deux premiers jours d’un 1000 miles tenté à Pittsburg durant le mois de novembre 1881, Elsa Von Blumen a parcouru le mile avec des temps variant de 3 minutes 17 secondes à 6 minutes 53 secondes (coquille dans le document qui parle de 6 minutes 83 au lieu de 6 minutes 53). La moyenne de ces deux temps, 5 minutes et 5 secondes nous paraissant trop rapide nous avons choisi arbitrairement un chiffre plus élevé.

Morning Journal and Courrier., 30 Novembre 1881

[34] - The Evening Regisster, Hudson, 23 décembre 1881, The Ruyter New Era, 25 decembre 1881, The Auburn New’s and Bulletin, 20 décembre 1881


[35] - The batavia Daily News 29 décembre 1881

« Elsie Von Blumen writes to the Rochester Herald from Urbana, Ohion, denying the rumour that she attempted suicide at Pittsburg. She says she is alive and well and enjoying excellent health. »

[36] - Deux journaux parlent de cet échec, avec une divergence de lieu pour l’un c’est à Rochester pour l’autre à Détroit que cela a eu lieu.

[37] - https://www.davemanuel.com/inflation-calculator.php

[38] - The Wheeling daily intelligencer. 16 mai 1882,

[39] - The Geneva Courier 24 janvier 1883. Voir également The Utica Morning Herald 1883

Un talent perturbé par une vie affective tumultueuse

[40] - http://www.heartofconeyisland.com/west-brighton-coney-island-history.html

41) http://www.sixday.org.uk/html/

42) The New-York Tribune, 07 Août 1882

43) The Evening Star, 11 août 1882

44) The Jamestown Evening Journal, 22 août 1884

45) The New-York Herald, 10 août 1882

46) The Radii, 17 août 1882

« The bicycle contest at Coney Island ended Sunday with a fifty mile race between Miss Louise Armaindo and Miss Von Blumen. The race was won by Miss Armaindo in 3 hours 31 minutes and 14 seconds. This was the best time ever made in a fifty mile race. »

47) Voir à ce propos The Auburn Bulletin du 22 février 1887 et pour la date du mariage The Geneva Courier du 24 janvier 1883

48) The Morning Herald and Daily Gazette, 29 mars 1883

Voir également les journaux suivants : The Ruyter New Era, 5 avril 1883

[49] - The Auburn News and Bulletin, 28 mars 1883

 

[50] - The Auburn News and Bulletin, 21 juin 1883

[51] - The Cayago Chief, 7 juillet 1883

[52] - The Oswego Daily Times and Express, 23 juin 1883

[53] - The Oswego Daily Times and Express, 28 juin 1883

[54] - The Auburn daily courrier du 29 juin 1883 and the Watertown Daily Times du 29 juin 1883

 

[55] - « The Auburn New’s and Bulletin », du 30 juillet 1883

[56] - « The Auburn News and Bulletin », date comprise entre le 3 et le 9 août 1883

[57] - The Evening Star et The World, New-York 23 décembre 1883


[58] - Voir à ce propos The New York Daily Journal, janvier-mai 1884 et The Jamestown Evening Journal du 22 août 1884


[59] - The Penn Pan Express, 28 mai 1884

[60] - The New York Clipper, 12 juillet 1884

[61] - The Amsterdam Daily Democrat, 8 juillet 1884

[62] - Voir à ce propos The Jamestown Evening Journal du 22 août 1884

[63] - The Evening Auburnian du 5 septembre 1884

[64] - http://www.sixday.org/

[65] - The Evening Critic., 14 Novembre, 1884

[66] - The Rochester Democrat and Chronicle, 7 décembre 1884

« Miss Von Blumen was allowed a start of nineteen miles in a one-hundred mile bicycle race with John S. Prince in the Apollo Skating rink, Baltimore, Md, November 23th. She won by three-fifth of a mile. »

[67] - Voir à ce propos  The Telegraph of New-York, du 18 décembre 1884, The Oswego Daily Times and Express, du 2 décembre 1884

[68] - The Weekly Auburnian, 20 février 1885

[69] - The Syracuse Standard, 26 septembre 1885

[70] - On retrouve la publicité ci dessous dans « The Buffalo Daily Courrier, » à plusieurs reprises entre le 14 et 25 novembre 1885.

Voir également « The Buffalo Express », du 22 et du 25 novembre 1885, « The Courrier » du 24 novembre 1885, « The Lockport Daily » Journal du 6 novembre 1884 et « the Morning journal and courier », du 24 novembre 1885

 

 

 

 

 

 

[71] - The Buffalo Evening News, 27 novembre 1885


[72]
- Voir à propos de ce duel The Rochester Democrat and Chronicle, du 26, du 27, du 31 décembre 1885 et du 2 janvier 1886

[73] - The Rochester Democrat and Chronicle, 05 janvier 1886

[74] - The Buffalo Express, 22 nov 1885

« I have a span of deer with long antlers at my home in Rochester. I am having a chariot built- half white and gold- and next yeat I’ll drive me deer team at fairs. I think I will enjoy it. »

The Auburn Bulletin, 22 février 1886

« Elsa Von Blumen and her manager Burt Miller, return to Rochester this afternoon, where she will resnue the training of her four deer preparatory to the summer season. She expects to drive a team of them at the county fair in june next. »

The Times Express, 16 janvier 1886 et the Saint Lawrence Plaindealer, 27 janvier 1886

[75] - The Rochester Democrat and Chronicle, 28 janvier 1886

[76] - Sporting life, 3 mars 1886, The Auburn Bulletin, 16, 19 et 20 février 1886, The Syracuse Standard, 31 janvier, 20, 21, et 22 février ; The Palladium, 22 février , The New-York Clipper, 27 février...

[77] - The Syracuse Standard, 23 février , 14, 17, 23 avril 1886

[78] - The Saint Paul Daily Globe, 22 mars 1886 et Sporting life, 24 mars 1886

[79] - Sporting life, 14 avril 1886

[80] - The Rochester Democart and Chronicle, 21 avril 1886 et Sporting Life, 28 avril 1886, Volume 7

[81] - The Belmont Chronicle, 29 juin 1886

[82] - Voir à ce propos The Orleans County Monitor, 20 sept 1886, The Saint Johnsbury Caledonian, 22 juillet 1886 et 23 septembre 1886

[83] - The Auburn Bulletin, 22 février 1887

[84] - Voir également The National Police Gazettte, 17 décembre 1887, The Waterbury Democrat, 7 décembre 1887, The Mitchell Capital, 23 décembre 1887, The Austin Weekly Statesman, 22 décembre 1887, The Intelligencer, 24 décembre 1887...

[85] - The Sporting Life, 21 août 1889

[86] - The Paterson Sunday Call, juillet 1888, janvier 1889

[87] - The New-York Clipper, 26 juillet 1890. Cet article est en grande partie reproduit l’année suivante dans The Auburn Bulletin du 23 avril, 1891

[88] - The Sporting Life, 21 août 1889

[89] - The National Police Gazette, 9 février 1889, The Rome Daily Sentinel du 5 juin 1889

Voir également The Victoria Daily Colonist, 17 février 1889

[90] - The Rome Daily Sentinel, 19 mai 1888

[91] - The Auburn Bulletin, 21 août 1888

[92] - The Syracuse Daily Express, 11 juillet 1888

[93] - The Rome Daily Sentinel, 14 août 1888

[94] -The Auburn Bulletin, 24 août 1888

«Miss Oaks costume consisted of a pretty riding suit of blue velvet, handsomely trimmed with gold fringe and on her head was a neat little riding cap of blue velvet. On her shoulder was the flag of England diminutive in size of course, while Miss Von Blumen, who was attired in a brown velvet riding suit, trimmed with gold fringe, had the honor of bearing the American flag. »

[95] - The Auburn Bulletin, 24 août 1888,

The Rome Daily Sentinel du 5 juin 1889 :

« Under the management of Mr Miller, Miss Von Blumen raced against Miss Jessie Oakes at Riverside Park last summer, when the Elks held their big picnic. She won the race and it was no hippodrome, either. There was a great rivalry between the ladies and they raced to win. »

[96] - The Auburn Bulletin, 24 août 1888

[97] - The Paterson Sunday Call, juillet 1888, janvier 1889

«J'apprécie le travail, et même si je dis que chaque année sera la dernière, j’y reste toujours fidèle. Je fais beaucoup d'exhibition dans les foires, et parfois les expériences sont tout sauf agréables, car les pistes sont généralement horribles, et les gens du pays semblent penser que je peux pédaler sur n'importe quoi, à travers la boue ou grimper une colline sans aucune différence. Après le repos hivernal, mes muscles sont souples et il faut beaucoup d'entraînement pour me mettre en condition.»

[98] - The Pittsburg Dispatch, 1 janvier 1889

« Miss Von Blumen fell against a post at the side of the track, resulting in a deep gash in her head. She fell and lay insensible until Joe Hook, among a crowd of 200 or 300 men, rushed up. She was carried into a room, and after the wound was dressed, she reapeared and made plucky efforts to regain her lost ground. »

[99] - The Pittsburg Dispatch, 5 janvier 1889

[100] - The Pittsburg Dispatch, 5 janvier 1889

[101] -http://www.sixday.org/html/usa_women.htm

Résultats 6 jours de Pittsburg, 31 Déc 1888 – 5 Jan 1889,

1) Hattie LEWIS 455 miles
2) Elsa Von BLUMEN 451miles
3) May ALLEN 374 miles
4) Hilda SUALLOR 354 miles
5) Jessie OAKES 280 miles

[102] - The Buffalo Courrier, 12 février 1889, voir également The Wheeling Daily Intelligencer. 12 février 1889,

[103] - The Pittsburg Dispatch.,12 février 1889

 

[104] - Le Véloce Sport, 28 février 1889

La liste des inscrites est publiée dans le journal 17 jours après le début de la course. Quatre concurrentes manquent sur cette liste : Louise Armaindo, Louise Fox, Gertrude Frankel et May Allen

[105] - The New-York Herald, 13 février 1889

[106] -The New-York Herald, 14 février 1889

[107] - http://www.sixday.org/html/usa_women.htm et The Press, 17 février 1889

Résultats 6 jours de New-York 12 au 16 février 1889, 6 x 8 heures

1) Stanley 624 miles
2) Von Blumen 592 miles
3) Oakes 532 miles
4) Suallor 515 miles
5) Lewis 490 miles
6) Baldwin 480 miles
7) Hart 401 miles
8) Woods 377 miles
9) McShane 372 miles
10) Armaindo 273 miles
11) Brown 237 miles

[108] - https://www.davemanuel.com/inflation-calculator.php

[109] - The Press, 17 février 1889

Voir également The Tron Daily Times, 18 février 1889

[110] - The Victoria Daily Colonist, 17 février 1889

Voir également The Rome Daily Sentinel, du 5 juin 1889

« He has secured engagements for his bicycling party at Poughkeepsie, Hudson, Newburgh, Kingston, Norwich and Albany and it is not altogether improbable that Romans have an opportunity to see a lady bicycle race at Riverside Park before the season is over. »

[111] -Voir à ce propos les annonces parues dans :

- The Daily Utica Observer du 14 août 1889

- The Red Cloud Chief, 13 septembre 1889

[112] - The Rome Daily Sentinel, 15 février 1892

[113] - The Livonia Gazette, 12 novembre 1981

[114] - The Livonia Gazette, 12 novembre 1981

[115] -The Rochester Democrat and Chronicle, 6 août 1961

[116] - The Livonia Gazette, 12 novembre 1981.
Voir également The Rochester Democrat and Chronicle du 3 juin 1935

[117] - The Rochester Democrat and Chronicle, 3 juin 1935




« Rochester's Transportation Heritage », Donovan A. Shilling, Archadia Publishing, 2003

« Bicycle: The History » David V. Herlihy, Yale University Press; First edition, Octobre 2004

 

« Wheels of Change : How Women Rode the Bicycle to Freedom (With a Few Flat Tires Along the Way) », Sue Macy, National Geographic, 2009

 

 

 

 

 


« Running Through the Ages », Edward S. Sears, McFarland, juin 2015 - 340 pages

“The Remarkable Mrs Wiltshire: ‘Greatest Female Pedestrienne in the World’”, Turnbull Library Record, 2013

“Strong And Thick-Set Heroines:The Other Side Of Women’s Sports, 1750-1900 », Roberta J. Park, University of California, Berkley

 


 

 


 
 
     

 

 

Auteur de l'article : Alain Rivolla