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- Chronique n° 100
 
 

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Sergei Utochkin

L’histoire de Sergei Isaevich Utochkin est celle d’un homme passionné et attachant, coléreux, fier mais aussi généreux. Un homme qui a tout fait pour aller au bout de ses rêves et cela au péril de sa vie. Aventureux, globe trotter qui nous montre qu’il y a un siècle l’internationalisation du cyclisme était déjà une réalité. A Paris, lors de sa longue carrière, lui qui fut durant de longues années, l’un des meilleurs sprinteurs russes affronta outre les français, des allemands, des américains, des australiens, des belges, des italiens, des néerlandais, des danois et d’autres coureurs venus comme lui se frotter au gratin mondial  et tenter de vivre de sa passion. Pendant près de quinze ans, on le retrouve ainsi partageant sa vie entre son pays natal et la France où il aimait venir courir notamment durant les longs hivers peu propices à la pratique du cyclisme. Prophète en son pays, il n’a jamais réussi de brillantes performances au niveau international mais sa hargne, son courage lui ont quand même permis de s’octroyer quelques victoires face aux plus grands. Sergei Isaevich Utochkin détestait l’injustice et sans préjugé de race ou de couleur il a montré lors des émeutes qui ont secoué Odessa en 1905.

A la fin de sa carrière, Sergei Utochkin, comme beaucoup d’autres coureurs fut tenté par l’aviation. Le coup du risque, la passion de la vitesse sont pour ces hommes avides de sensation, le moteur de l’existence. Rien, pas même la peur de la mort ne pouvaient les arrêter. Voler, découvrir le monde vu d’en haut, éprouver la sensation grisante d’être un pionnier, un explorateur des airs nécessitait une prise importante de risques que tous acceptait sans état d’âme. A Paris où il vint régulièrement pendant plus de dix ans, Sergei Utochkin découvrit l’aviation aux cotés de ceux qui allaient la faire. Dans les vélodromes, il côtoya ainsi Maurice Farman et son frère Henri mais également Edouard Nieuport, Taddeus Robl, Charles Van den Born, Alessandro Anzani et peut être même Léonce Erhmann. Compte tenu du passé cycliste de nombreux constructeurs et pilotes, les liens avec le milieu de la piste étaient importants et Sergei Utochkin n’a probablement rien raté des exploits de ses anciens adversaires et pour lui devenir pilote représentait une forme de continuité dans sa vie sportive pour ne pas dire aventureuse.

I - Une enfance tourmentée

Le nom Utochkin s’écrit Уточкин en russe et Уточкін en ukrainien. On le trouve traduit de multiples façons en Français : Utochkin, Utotchkin, Outotchkine, Outochkine ce qui complexifie considérablement les recherches. Par souci de simplification, nous utiliserons une seule orthographe Utochkin.

Issu d’une famille de marchands plutôt aisée, Sergei Isaevich Utochkin est né 12 juillet 1876 dans la ville d’Odessa qui faisait alors partie de l’Empire Russe. Le domicile de ses parents était situé au 23 rue Ouspensky dans un bâtiment qui existe encore aujourd’hui. Son père Isaie Utochkin Kuzmich possédait une entreprise de construction florissante et faisait partie de la deuxième guilde marchande. Sa mère se nommait Austyniya Stefanovna. Les Utochkin font partie de la communauté chrétienne orthodoxe de la ville. Les premières années de Sergei se déroulent dans un milieu urbain, plutôt bourgeois, épargné par la misère et les famines qui frappent régulièrement les campagnes de l’Empire Russe.

 

Pourtant en quelques années tout va basculer et le destin va frapper durement les Utochkin. En 1881, la mère de Sergei, Lustina Stefanovna décède en couche peu après la naissance de son frère cadet. Son père atteint de la tuberculose, disparaît lui aussi rapidement. Au départ les enfants du couple : Sergei ses frères  Nicolas et Leonid sont pris en charge par des parents. C’est un cousin de leur père qui assume au début  la charge de leur éducation mais très vite pour une raison que l’on ignore, les trois enfants se retrouvent placés chez des particuliers moyennant finance. Les conditions matérielles dans lesquels se retrouvent les enfants ne sont pas mauvaises et ils vivent dans un milieu qui ne connaît pas la pauvreté mais il leur manque l’affection et la tendresse que seuls les parents peuvent apporter. Ballottés d’une famille à l’autre, ils sont apparemment séparés et Sergei qui est l’aîné est ainsi pris en charge par le gardien nommé Krause du gymnase Richelieu de la ville. Selon une autre version, il s’agirait d’un professeur du lycée Richelieu [1]. Ce nom bien connu en France peut nous surprendre pourtant la ville d’Odessa doit beaucoup à un membre de la famille de l’illustre Cardinal.

En 1803, Alexandre le Grand, Tzar Russe a nommé Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, gouverneur de la ville d’Odessa et de la Nouvelle Russie (sud de l’Empire). En poste jusqu’en 1814, le Duc de Richelieu, petit fils du célèbre Cardinal est considéré comme le principal responsable du développement et du rayonnement  d’Odessa. Aujourd’hui encore plusieurs lieux dans le port Ukrainien portent son nom.

Pour Sergei cette période n’est pas la plus heureuse de sa vie mais il commence doucement à se faire à sa nouvelle vie quand un nouveau drame va hélas l’atteindre et le marquer à jamais. Le gardien du gymnase alcoolique et mal dans sa peau, finit, un jour de déprime par se pendre dans son grenier. Sa femme lorsqu’elle découvre le corps, est prise d’un coup de folie et elle tue ses enfants avec un couteau. Sergei est en partie témoin du drame mais il réussi à s’enfuir mais ce meurtre sanglant va profondément le traumatiser et il en demeura bègue toute sa vie. Malgré toutes les performances sportives qu’il accomplira dans l'avenir et qui feront de lui un homme célèbre et adulé, il aura toujours un caractère sensible, tourmenté et instable [2]. Sur toutes les photos où apparaît Sergei Utochkin son mal  être est visible. Il donne l’impression d’être ailleurs, de ne pas être à l’aise et de fuir l’objectif. 

Placé dans une nouvelle famille sans histoire, il continue à suivre des cours dans la réputée école de commerce de la ville, le collège Saint Paul. Peut être y croise-t-il en 1888, un jeune garçon nommé Liova Davidovitch Bronstein qui passera à la postérité sous le surnom de Trotski. A quinze ans, Sergei Utochkin arrête sa scolarité et il s’intéresse a à peu près tous les sports qui se pratiquent dans la capitale de la province d’Ukraine. A sa mort, le père de Sergei a laissé à ses fils un capital conséquent mais afin que tout ne soit pas dilapidé en quelques mois, il a prévu auprès d'un homme de loi le versement  de rentes annuelles. C'est avec cet argent que Sergey a acheté son premier vélo 

Dans une petite autobiographie intitulée « Ma confession »qu’il a rédigée en 1913, Sergei déclare qu’il a pratiqué au total 15 disciplines différentes dans sa jeunesse [3]. Il essaie la boxe, l’escrime, la lutte, la natation, le tennis, la voile, l’escrime, le patinage sur glace, la course à pied et surtout le football [4]. Ainsi il est, à 17 ans, le premier non anglais à faire partie de l’Odessa British Athletic Club [5]. Les britanniques de l’époque Victorienne appréciaient l’effort physique et ils sont à l’origine de la création et de la diffusion de sports tels que le cricket, le football, le rugby, le tennis, et la boxe un peu partout dans le monde. Fondé en 1878, par des expatriés britanniques, « the Odessa British Athletic Club » propose à ses membres de nombreuses activités ludiques et sportives mais c’est le football qui suscite très vite le plus grand engouement. Au départ réservés à la communauté Britannique forte de quelques milliers de personnes, les matchs opposaient la sélection du club à des équipes constituées de membres des équipages des navires anglais en mouillage au port de la ville. Fiers de leur culture mais aussi un peu de leurs propres personnes au point de ne pas vouloir affronter des équipes qui ne sont pas composées exclusivement de sujets de sa Gracieuse Majecté, avaient trouvé ce système pour organiser des compétitions réservées aux sujet de sa gracieuse majesté. Avec le temps, la communauté britannique finira par accepter des autochtones au sein du club et Sergei Utochkin à l’honneur d’être le premier Ukrainien à jouer dans l’équipe de foot de l’Odessa British Athletic Club. Ce sont très probablement des qualités physiques et techniques bien supérieures à la moyenne qui lui ont valut ce privilège pourtant ce n’est pas dans cette discipline que Sergei va tenter de faire carrière. Certes le jeune Utochkin est bien intégré à l’équipe mais son esprit indépendant le pousse vers l’effort solitaire et les sports individuels.

Sergei Utochkin

Après avoir cherché sa voie dans de nombreuses disciplines sportives, Sergei Utochkin décide de se consacré uniquement à la bicyclette. Après quelques mois de pratique, il est déjà l’un des meilleurs amateurs de la province d’Odessa. Plus particulièrement à l’aise dans les épreuves dites de vitesse, Sergei est également capable de briller lors de courses beaucoup plus longues comme en témoigne sa victoire lors du championnat du sud de la Russie sur 100 verstes soit 106,600 kilomètres en 1894. Accumulant de nombreuses victoires chez les amateurs en 1894, il passe professionnel dès l’année suivante alors qu’il n’a pas encore 19 ans [6].

II L’éternel voyageur

Coureur râblé, nerveux et puissant comme le montre les photos de l’époque, Sergei Utosckin est réputé pour la qualité de son emballage final. Il est dit-on alors, difficile à battre sur les 500 derniers mètres. Sergei Utochkin aime sa ville d'Odessa où sa silhouette aux cheveux roux est connue de tous mais il n'y a pas assez d'épreuves professionnelles pour remplir une saison et très régulièrement il effectue de longs déplacements au sein de l'Empire pour courir. En dehors de Kharkov qui est distante d'un peu moins de 700 kilomètres, les deux villes dotés d'infrastructures pouvant accueillir des courses importantes sont Moscou éloignée d'un peu plus de 1300 kilomètres et Saint Petersbourg à plus de 1700 kilomètres. Compte tenu de ces distances qui engendraient des déplacements coûteux et pénibles, de la nécessité de se loger sur place, cela n'avait d'intérêt pour Sergei Utochkin qu'à la condition de pouvoir enchainer consécutivesment plusieurs semaines de compétition. On peut facilement imaginer les difficultés qu'il pouvait rencontrer et combien il fallait aimer la bicyclette pour vivre ainsi pendant de longues années. Sergei Utochkin est d'ailleurs quasiment le seul coureur russe professionnel répertorié pour la période 1895/1909 [7]. Théoriquement la règlementation interdit alors aux amateurs de courir avec les professionnels, on peut donc imaginer qu'il y a d'autres pistards russes qui possèdent un statut de coureur professionnel dans leur pays mais seul Sergei s'expatrie régulièrement pour se mesurer aux meilleurs mondiaux et c'est pourquoi il est quasiment le seul coureur Russe à être répertorié. Utochkin ne choisit pas la facilité mais cette méthode lui permet, au contact de l'élite mondiale de progresser sur de nombreux points : entraînement, technique, tactique. On comprend mieux ainsi pourquoi pendant quinze ans, il demeura l'un des meilleurs sprinteurs de l'Empire. Durant cette période de 1895 à 1909, on ne dénombre que cinq autres coureurs Russes qui ont eu un statut professionnel et le plus souvent pour des périodes très courtes (de 1 à 3 ans).

 

En 1897, Diakoff Dimitri tente lui aussi l'aventure et il effectue une partie de sa saison en Europe, tout comme Boutilkine en 1900. On le retrouve ainsi à Paris mais aussi à Roubaix et à Genève où il participe au Grand Prix International [8].  En 1901, Andrew Pogoshev est lui aussi répertorié comme cycliste professionnel [9] puis de 1905 à 1909 c'est au tour d'Iwan Nedela et enfin de Nicolas Kostromitinoff en 1908 et 1909. Seul Iwan Nedela, vainqueur de nombreuses épreuves sur les pistes allemandes entre 1905 et 1909 et qui figure également dans la liste des partants du Giro 1909 s'est fait réellement connaître au niveau international.

Le talent de Sergei Utochkin fait de lui le meilleur coureur de l'Empire et sa réputation amène bien vite l'organisation de confrontations avec des coureurs étrangers. Les premiers pistards européens à l’avoir affronté sur ses terres à Odessa, à Moscou ou à Saint Petersbourg ont souvent été battus. A leur retour, ils ont vanté ses qualités et ils ont fait sa réputation auprès des directeurs de vélodromes Européens.

Sergei Utochkin

Le premier grand coureur à s’être rendu à Odessa pour y affronter la star locale est probablement Paul Bourrillon [10]. Champion du monde en titre, il accepta, durant l’été 1896, une tournée passant par Moscou et Odessa, en échange d'un important cachet. Les choses ne se déroulèrent pas comme il l'avait escompté notamment quand il réclama la somme d'argent promise. Dans une interview qu’il accorda bien des années plus tard au magazine « La vie au grand air », l’intéressé expose les conditions rocambolesques de cette tournée qu’il effectua en compagnie de Marius Thé [11]. A Odessa, victorieux d’Utosckin lors de l’Internationale et d’une épreuve de 5 verstes* derrière entraîneur, Paul Bourrillon est battu par celui-ci lors de l’épreuve individuelle du tour de piste. Au delà de la haute opinion qu’il a de lui même et qui lui fait trouver des circonstances défavorables pour expliquer cette défaite, il nous montre l’enthousiasme quelque peu fanatique du public et des médias tout acquis à la cause des coureurs locaux. Il se déclare ainsi victime de nombreuses vexations :

« J’étais agoni de sottises dans les journaux où, suprème injure, j’étais accusé de prendre chaque matin , à l’hôtel, un bain de Champagne.

Le résultat de cette campagne fut qu’un groupe de sportsmen se constitua offrant une prime de 100 roubles d’abord, puis de 200 et enfin de 300 au coureur qui me battrait, ce qui ne se produit pas. Les Russes se vengèrent sur ce pauvre Marius Thé qui, dans une course derrière entraîneurs, comptait sur moi pour lui mener les deux derniers tours. Au moment où j’arrivai pour prendre ma machine, je constatai que les pneus de ma machine avaient été crevés par une main charitable. Et mon pauvre camarade fut ainsi battu par le coureur qu’entraînait mon rival direct, Outochkine.

Les coureurs russes, pas plus que le docteur Troyano, n’étaient satisfaits de notre venue. La jalousie est de tous les pays. Aussi essayèrent-ils dans toutes les épreuves de m’enfermer, mais je réussis à déjouer leurs calculs. »

« Mon véritable ennemi était le Russe Outochkine, qui ne me pardonnait pas de lui infliger ses premières défaites dans un pays où il avait la réputation d’être invincible. Il avait même battu le célèbre amateur Diakoff, au moment où celui-ci était en pleine forme.  L’orgueil d’Outochkine étant poussé à l’extrème, vous devinez s’il me voyait d’un bon œil. Avant mon arrivée, il s’était flatté de me battre à plates coutures, grâce à son 100 mètres très rapide et à ses finesses en course.

Après cet essai, auquel je n’avais attaché qu’une importance relative, (l’épreuve du tour de piste où il fut battu par Outochkine, ndlr) mon plus rude adversaire y était allé de sa rodomontade, déclarant qu’il se jouerait de moi. Grande fut sa déception le lendemain quand je le battis. Lui qui bégayait énormément, pouvait à peine articuler une parole. » [12].

Les propos de Paul Bourillon quand il se moque de l'infirmité de Sergei Utochkin ne grandissent pas l'homme bien au contraire, néanmoins on découvre quelques informations intéressantes dans cette longue interview. Sergei Utochkin est la vedette incontestée de la piste à Odessa et devant son public qui est prêt à beaucoup de choses pour le soutenir, il semble jouer volontiers les gros bras. Cette fierté et cette outrance dans les propos qui nous sont souvent présentés comme des traits caractéristiques du caractère du peuple Russe ne sont chez Sergei Utochkin que de l'emphase. Cela fait partie du spectacle. Utochkin est trop gentil par nature pour y mettre de l'agressivité et de la fourberie.

En décembre 1896, alors qu’il est à juste titre considéré comme le meilleur sprinteur de l’Empire Russe ou pour le moins de la partie sud de celui ci, Sergei Utochkin vient tenter sa chance à Paris. Si le climat d’Odessa est tempéré et permet la pratique du cyclisme quasiment toute l’année à Moscou, à Saint Petersbourg le froid glacial de l’’hiver russe ernd difficile les déplacements et interdit toutes compétitions en dehors des vélodromes couverts. Pour Sergei qui aime par dessus tout la compétition,  la possibilité de faire une partie de la saison hivernale à Paris est une réelle opportunité.

Du 5 au 9 octobre 1896, a eu lieu en France la visite du jeune couple impérial, l'Empereur Nicolas II de Russie et l'Impératrice Alexandra Fiodorovna Romanova. Quatre mois après le sacre de Nicolas II, c’est aux Parisiens que le couple a réservé sa  première visite officielle à l’étranger, et elle fut un triomphe. La venue de Sergei Utochkin à Paris intervient donc dans un contexte particulièrement favorable. Deux cyclistes russes qui ont parcouru une grande partie de l’Europe sur leur tandem sont de passage dans la capitale et la presse en profite pour réunir les coureurs et pour s’intéresser au cyclisme dans l’Empire.

Les entrainements de Sergei sont observés par la presse et on peut lire ces quelques lignes sous la plume de l' « abbé Cane » dans le journal "Gil Blas" du 4 décembre 1896 :

"Le Russe Outochkine s’est entraîné hier au Vélodrome d’Hiver. C’est un petit coureur, bien musclé, dont la silhouette n’est pas impressionnante, mais qui paraît avoir de l’énergie."

Le journal « le véloce sport » du 12 décembre nous en dit un peu plus sur ses premiers tours de piste dans la capitale.

« Est-ce une des conséquences de la visite du Tsar à Paris ? Jusqu’ici les coureurs russes, car il y en a d’excellents, comme on en a pu juger dimanche auVélodrome d’Hiver où Outotschkine, bien qu’insuffisamment préparé a fait, une bonne impression sur le public, s’étaient abstenus de venir prendre par à nos luttes. »

« Voici le signalement du coureur russe Outotschkine qui a fait ses débuts dimanche au Vélodrome d’Hiver. Vingt ans, roux, taille moyenne, poitrine développée, épaules se terminant en arêtes vives, bras longs et musclés, l’air très crâne, Outotschkine paraît intelligent ; mais il est affligé de bégayement.

A peine sorti du gymnase d’Odessa, il se met à pratiquer la bicyclette et à courir, ce qui ne l’empêche pas de faire de l’escrime, du patin et du yachting.

Sur piste, il n’a pas rencontré en Russie d’adversaires dignes de lui... »

Sergei Isaevich Utochkin

* 1 verste = 1066 mètres

Hélas ses débuts ressemblent plus à un long chemin de croix qu’à un triomphe. Adulé et considéré comme quasiment invincible dans un pays qui à lui seul est beaucoup plus grand que le reste de l’Europe, il tombe de haut. A Paris, le niveau est très relevé et il ne peut rien faire contre les meilleurs mondiaux qui sont là pour gagner de l’argent et sont sans pitié pour les petits nouveaux comme lui. A tout juste vingt ans, sans expérience internationale réelle, il trouve face à lui pour ses premières courses les stars de la discipline. Paul Bourillon, le champion du monde, Edmond Jacquelin, Ludovic Morin, Emile Bouhours, mais également des étrangers de grand talent comme George A. Banker l’américain, vice champion du monde 1895, le Belge Robert Protin champion du monde 1895 et d’autres comme le Britannique Charles Frederik Barden, les italiens Federico Momo, Gian Fernando Tomaselli, les belges Louis Grogna et Charles Van den Born, les néerlandais Jaap Eden, Harry Meyers et l’allemand Willy Arendt. Des coureurs étrangers moins connus effectuent également une partie de leur saison à Paris  durant la période 1896 / 1898. Parmi eux, on peut citer le Portugais José Pessoa, les Suisses Jean Gougoltz, Théodore Champion et Henri Henneberg. Probablement très déçu par ses performances, Utochkin repart très vite dans son pays et dans son numéro du 31 décembre « le Véloce-sport » signale son retour en Russie. Sergei Utochkin a mesuré l’écart de niveau qu’il y avait  entre les épreuves russes et les compétitions organisées dans les vélodrome Parisiens. Dépité plus que découragé, il est retourné sur ses terres avec un seul objectif : s’entraîner plus fort pour progresser et revenir courir en France.

Si les résultats ne sont pas au rendez vous, force est de constater que Sergei Utochkin sait se faire apprécier des autres coureurs et des directeurs de vélodrome. Il passe pour un homme instruit, sensible au comportement agréable en société. Coureur puissant, courageux, sur sa machine mais aussi d'un tempérament noble et chevaleresque, il sera régulièrement invité en France où il reviendra courir en 1897, 1898, 1903, 1906, 1907 et 1909.

En 1903, le célèbre journaliste Robert Coquelle confirme la réputation de Sergei sur son territoire national mais il ne considère pourtant pas comme un coureur de tout premier rang :

« Parmi les autres étrangers, actuellement au travail à Paris notre photographe a saisi la curieuse physionomie du joyeux russe Outochkine, dont les exploits jusqu’ici ne dépassèrent pas la mer Noire. On sait que Outochkine est originaire d’Odessa. Outochkine a parait-il une certaine qualité. Tous les coureurs qui sont allés en Russie en sont toujours revenus en nous disant que le crack d’Odessa est réellement bon, qu’il a 500 mètres d’enlevage dans le coffre, etc. Nous qui ne l’avons connu à l’oeuvre qu’aux Arts Libéraux, au temps du fameux vélodrome d’hiver, nous ne lui avons jamais vu accomplir que des exploits tout à fait ordinaires. Attendons de le voir acclimaté parmi nous pour le classer définitivement [13]. »

La carrière de Sergei Utochkin coincide avec le profond engouement populaire que connait le cyclisme sur piste dans l'Empire Russe entre 1895 et 1907. A Odessa, à Moscou et à Saint Petersbourg, principalement, les réunions sur piste se développent et attirent une foule importante. Pour séduire un public de plus en plus nombreux, les organisateurs vont chercher à l'étranger des coureurs pour affronter Sergei Utochkin et d'autres stars locales. Les spectateurs viennent voir leurs champions et les soutenir de toutes leurs forces face à des coureurs étrangers. Le sentiment nationaliste est alors très fort dans l'Empire et chaque victoire d'un coureur russe est saluée par une ovation de la foule. Soutenu, poussé même par son public, Sergei Utochkin arrive souvent à se transcender et il est difficile à vaincre pour celui qui se laisse impressionner par l'ambiance électrique qui règne dans les vélodromes russes. A l’étranger, sans le soutien de son public, Utochkin n’a pas le même rendement et ses résultats sont moins prestigieux.

Ci-contre à gauche :

Portrait de Sergeya Isaevicha Utochkina,

Pastel de N. Kuznetsov 1902 Musée d'Odessa

http://odessaart.narod.ru/jivopis.htm

Après Paul Bourillon en 1896, de nombreux autres sprinteurs de talent vinrent en Russie se mesurer au coureur d'Odessa et à ses meilleurs compatriotes. On note ainsi la présence de l'Italien Frederico Momo et de l’Autrichien Maxime Lurione n 1897, des Allemands Willy Arendt et Paul Mundner et des Italiens Vincenzo Lanfranchi et Gianfranco Eros en 1899. En 1900, la saison à Odessa est très animée avec les passages de Mundner, Arendt, du Tchèque Emmanuel Kudela puis des italiens Gianfranco Eros et Umberto Ferrari.14 Willy Arendt et son compatriote Willy Bader reviennent encore l'année suivante en compagnie du Néerlandais Gustav Schilling affronter Utochkin sur ses terres. En 1902, Utochkin s'impose chez lui dans une internationale face à l'Italien Umberto Dei et au Français Emile Maitrot, champion du Monde amateur l'année précédente. Gianfranco Eros et à nouveau à Odessa en 1904. En 1905, Arendt et Bader effectuent en compagnie d'Edmond Jacquelin une nouvelle tournée dans l'Empire. Bader reviendra encore l'année suivante. En 1908 c'est au tour du Suisse Emil Doerflinger et des Américains Spain et Woody Hedspath, de venir se mesurer aux sprinteurs Russes. De part la proximité géographique entre les deux pays, les pistards allemands sont ceux qui ont le plus couru en Russie avant guerre. Le plateau proposé au public Russe est bien évidemment beaucoup moins dense que celui des vélodromes parisiens mais comme on peut le constater avec cette liste non exhaustive, à Moscou, à Saint Petersbourg et à Odessa, les coureurs locaux ont désormais très régulièrement en face d'eux des adversaires d'un très bon niveau.

Cette vie quelque peu bohème, faite de longs déplacements et de revenus très alléatoires n'empêche pas Sergei Utochkin de fonder un foyer. En 1898, il épouse Mademoiselle Lidviskaïa, fille d'un avocat réputé d'Odessa [15]. Ce mariage avec une représentante de la bourgeoisie locale est significatif de la position sociale qu'occupe Sergei Utochkin. Issu lui aussi d'une famille bourgeoise, il semble qu'il possède toujours quelques rentes pour compléter ses revenus et subvenir aux besoins de son ménage. Notons également que sa popularité acquise dans un sport que certains bien pensants rapprochaient du cirque dans toute sa connotation péjorative n'a pas été un frein à cette union.

Sergei Utochkin a transmis la passion de la petite reine à ses frères avec lesquels il semble être resté très liés. En effet, l'un d'entre eux fera une brève carrière de pistard à la fin des années 1890. On retrouve à ce propos une amusante anecdote racontée par le journal "La justice"du 2 novembre 1897. Un des frères de Sergei se lance lui aussi dans la compétition et pour éviter d'être confondu avec Sergei, il choisit modestement de se faire appeler Protin tout comme le coureur Belge, champion du Monde de vitesse en 1895 [16].

Loin de son pays natal, Sergei Utochkin est un bon coureur mais ce n'est pas une star. Assez régulièrement, il parvient à accrocher des adversaires que l'on peut considérer comme faisant partie des 10 meilleurs mondiaux et il arrive parfois à se hisser en demi-finale ou en finale de tournois relevés mais au delà de ces coups d'éclat, il lui manque la régularité dans l'excellence pour percer sur la scène internationale. Ne figurant pas parmi les ténors de la discipline, Sergei ne s'enrichit pas sur la piste. Il doit se contenter de peu pour vivre sa passion. Selon certaines sources, il aurait puisé dans ce qu’il lui restait de son héritage pour compléter les maigres revenus que lui apportait sa carrière sportive. Selon d’autres sources, au début du siècle, il aurait peut être avec un de ses frères, ouvert une boutique de cycles à Odessa pour complèter ses revenus.

Sergei Utochkin aime tellement la compétition et l'ambiance des vélodromes qu'il va durant quinze ans, malgré des conditions de vie difficiles et usantes, exercer ses talents sur la plupart des pistes européennes. Durant sa longue carrière, Sergei Utochkin aura finalement croisé la route de plusieurs générations de sprinteurs. Il aura ainsi affronté la plupart des champions du Monde de la discipline, de Robert Protin, 1er champion du monde de vitesse de l’histoire à Victor Dupré en 1909 en passant par Paul Bourrillon, Major Taylor, Emile Friol, Thorwald Ellegaard, Willy Arendt, Gabriel Poulain ou Edmond Jacquelin.

De sa carrière et de son palmarès nous ne connaissons finalement assez bien que la partie qui s’est déroulée en France. En dehors de la vieille Europe et des Etats Unis, il reste aujourd’hui fort peu de traces des courses de cette période. Certaines compétitions se déroulant dans l’Empire Russe nous sont relatées par la presse Française mais cela ne constitue probablement qu’une faible part des compétitions auxquelles il a prit part. En ce qui concerne la Russie, ne sont alors présentées aux lecteurs que les épreuves où sont engagés des champions Européens connus. Nous n’avons quasiment pas retrouvé de traces des courses où seuls des coureurs russes participaient, on peut donc raisonnablement envisager que Sergei a remporté beaucoup plus d’épreuves que celles que nous avons compilées dans son palmarès.

Ci-contre à gauche,

Utochkin en action

Oeuvre de Kousnitzow, Musée d'Odessa

http://odessaart.narod.ru/

1905, constitue probablement un tournant dans la vie et dans la carrière de Sergei Utochkin. Il est dans sa ville quand éclate la révolution russe, le 22 janvier 1905.17 Le mouvement a débuté quand l’armée du Tsar Nicolas II tire sur une foule de manifestants pacifiques, venue réclamer des réformes sociales et politiques devant le palais d'hiver de Saint-Pétersbourg. Ce « dimanche rouge » fait près d’un millier de morts. La répression sanglante provoque des grèves dans tout l'Empire, de janvier à octobre 1905. Des mutineries éclatent, dont celle de l'équipage du cuirassé Potemkine à Odessa au mois de juin..Cette rebellion donna lieu en 1925 à un film très célèbre de Sergueï Eisenstein :  « le Cuirassé Potemkine. » Le mouvement se radicalise encore durant l'été, lorsque se confirme la défaite de la Russie dans la guerre contre le Japon. En octobre, une grève générale paralyse le pays. A Odessa la situation est très tendue, des manifestants saccagent et pillent de nombreux magasins et ils s’en prennent plus particuièrement à la communauté juive de la ville. C’est un véritable pogrom qui se déroule dans la ville du 18 au 22 octobre et le bilan est très lourd. On relève entre 300 et 400 morts et plusieurs milliers de blessés parmi les juifs habitants la ville. Environ 1600 maisons et commerces appartenants à des membres de la communauté juives ont également été endommagés. Aucune autre ville de l’Empire ne connaît des pogroms aussi violents et meurtier qu’Odessa [18].

Dans ce contexte de quasi guerre civile, Sergei Utochkin est du coté des faibles. En voulant défendre un commerçant juif que des émeutiers voulaient assassiner, il est grièvement blessé d’un coup de couteau en pleine poitrine.


Cet évènement intervient une semaine à peine avant l’arrivée prévue de Sergei Utochkin à Paris pour y effectuer la saison d’hiver. La nouvelle est largement relayée par la presse française qui suit très attentivement les évènements révolutionnaires qui secouent l’Empire Russe. On retrouve également un article évoquant l’agression d’Utochkinet dans « The Bicycling world and motorcycle review », revue américaine publiée à New-York... [19].

Fort heureusement, la blessure de Sergei n’est pas aussi grave qu’annoncée. Le gaillard est solide, jeune et sain et il se rétablit rapidement. Dès la mi novembre, Sergei confirme par lettre au Directeur du Vélodrome d’Hiver sa volonté de venir courir la fin de la saison d’hiver en France. Son arrivée, reportée de trois mois, est prévue pour le début du mois de février 1906.

En apparence, il y a eu selon l’expression consacrée « plus de peur que de mal ». Pourtant les choses sont loin d’être aussi simple pour lui. Cette blessure n’est pas uniquement physique, elle n’est pas liée à une chute ou à un quelquonque accident. Une nouvelle fois, Sergei a vu la mort de près du fait de la folie des hommes. Pour cet homme sensible et tourmenté, c’est un profond traumatisme qui fait écho aux douloureux souvenirs de son enfance. Il est blessé dans sa chair mais aussi dans son coeur. A Odessa, la ville qu’il aime tant et où tous le monde le connaît, des habitants s’en sont pris sauvagement à d’autres sous le seul prétexte qu’ils étaient juifs. Pour Sergei, c’est un drame. Toutes ces personnes qui se sont combattus et entretués, étaient peut être, il y a peu, toutes ensemble, spectatrices de ses exploits au vélodrome. Il ne se sent plus à sa place dans ce monde de haine et de conflit. La compétition sur piste demeure un exutoir mais elle ne lui suffit plus pour s’exprimer, il rêve d’un ailleurs, d’une autre vie.

 

                                                       NOTES

1) http://funeral-spb.narod.ru/necropols/nikolskoe/tombs/utochkin/utochkin.html

2) https://msk.kprf.ru/

3) https://msk.kprf.ru/ et http://kot-or-osl.livejournal.com/

4) http://kot-or-osl.livejournal.com/269061.html

5) http://odessareview.com/odessa-football-tsarist/

6) http://www.cycling4fans.de/ évoque le titre de champion de Russie amateur. Le journal "Le Véloce-sport : organe de la vélocipédie française » du 25 octobre 1894 parle de la victoire d’Utochkin lors du championnat du sud de la Russie.


« Le Véloce Sport », 25 octobre 1894

7) Cf liste des coureurs professionnels sur www.memoire-du-cyclisme.eu  et www.siteducyclisme.eu

8) "Lyon Sport" 25 août 1900, "L'avenir de Roubaix-Tourcoing", 28 juin 1900

9) Le site www.memoire-du-cyclisme.eu identifie un coureur du nom de Pogojeff professionnel en 1902 alors que le site www.siteducyclisme.eu  évoque Andrew Pogoshev pro en 1901. On peut penser qu’il s’agit d’un seul coureur.

10) www.lepetitbraquet.fr  coup de chapeau à Paul Bourillon

11) www.lepetitbraquet.fr  coup de chapeau à Marius Thé

12) "La Vie au Grand Air", 1er février 1913 interview de Bourrillon Paul  sur sa campagne de Russie en compagnie de Marius Thé en 1896

13) "La Vie au Grand Air", 4 avril 1903

14) Le Figaro, 19 juillet 1900

15) "Le Constitutionnel", 8 novembre 1898

16) "La justice", 2 novembre 1897

17) Le 9 janvier 1905, selon le calendrier julien

18 ) Voir à ce propos le site http://www.jewishvirtuallibrary.org/ et plus particulièrement la rubrique consacré aux nombreux pogroms qui eurent lieu dans l’Empire Russe en 1905.

Voir également : http://kehilalinks.jewishgen.org/odessa/LIF_violence.asp ainsi que http://faculty.history.umd.edu/BCooperman/NewCity/Pogrom1905.html

19) Ouest Eclair, 12 novembre 1905

The Bicycling world and motorcycle review 1905.

L’Aurore, 12 novembre 1905

 

On trouve également d’autres articles sur l’agression dont a été victime Sergei Utochkin dans « Le Matin », « La Presse », « L’intransigeant » et « Le Petit Journal » du 11/11/1905,

 

 


 
 
     

 

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